Je reniflai aussi dignement que je pouvais le faire et retirai ma main de l'épaule de Cromax pour essuyer mes yeux du revers de la manche de mon manteau. J'inspirai longuement. Expirai imperceptiblement. J'attendis encore un peu, m'assurant de pouvoir maîtriser ma voix avant de m'adresser doucement à l'elfe.
- Nous devrions l'inhumer.
- Non… Attendons l’aube.
Péniblement il se releva et posa à son tour une main sur mon bras.
- Promets-moi de ne jamais me menacer.
Il en avait besoin. Il avait besoin de cette promesse. Il cherchait à se donner du courage, à se sentir en sécurité. Que pouvais-je répondre ? La réponse était évidente mais je ne la connaissais pas. Pourquoi le menacerais-je ? Mais comment promettre que je ne le ferais pas ? Et s'il m'agressait ? Et s'il mettait nos vies en danger ? Je n'étais sûre de rien, pas même ce que je pourrais être amenée à faire ou non. Le meurtre de Fléau en était un parfait exemple. Je réalisais peu à peu que mes actes avaient dû m'être dictés par le fer qui m'enserrait la gorge, mais n'en était pas sûre non plus et ne pouvais par ailleurs pas admettre pouvoir n'être qu'un pantin.
J'ouvris la bouche, dans l'intention de répondre, mais la refermai, gênée. Dans un sursaut je réalisai que derrière Cromax les ombres s'étaient avancées et s'emparaient à présent du corps de son ami. J'en avais la chair de poule. Je fis un pas en arrière. Ces ténèbres rampantes n'étaient finalement sans doute pas un simple sortilège d'illusion mais bien une chose plus ou moins vivante qui cherchait à se repaître.
- Cromax ! Derrière toi !
Il nous aurait fallut du feu pour les repousser. Mais rien ne nous garantissait que ça aurait marché. Et je n'avais pour ma part pas de quoi faire du feu.
- Il faut partir !
Bandant mon arc, je me tenais prête à tirer sur les ombres si celles-ci retournaient leur attention vers nous. Cromax ne fit aucun geste. Il n'avait visiblement pas l'intention de partir.
- Des gentâmes. Il s’agit peut-être de gentâmes, m'expliqua-t-il.
Il se tourna vers les dites choses avant de continuer.
- Que voulez-vous ? Laissez-nous !
A ces mots il plongea la main dans sa bourse pour en sortir une pierre à l'éclat aveuglant. A défaut de feu, c'était une idée comme une autre. J'ignorais tout de ce qu'il appelait gentâme mais il pensait que cette pierre pouvait les éloigner et je lui fis confiance. Les ombres reculèrent vaguement, agitées de spasmes qui évoquaient la douleur. Soulagée, je baissai mon arc. Puis la lumière disparut, rangée hâtivement dans sa besace par Cromax. Stupéfaite, je me tournai vers lui dans l'attente d'une explication, prête à reprendre les armes. Son visage était indéchiffrable et je craignis un nouveau revirement de situation aussi délirant que dangereux.
- Ce… ce ne sont pas des gentâmes. Ces ombres sont là pour Fléau. Elles… Elles sont pacifiques, m'informa-t-il, et je crois pouvoir entrer en contact avec elles… Elles nous comprennent, reprit-il après un court instant.
Puis il se tourna à nouveau vers les ombres.
- Est-ce que… vous sauriez nous renseigner sur l’île ? Sur les créatures qui s’y trouvent, et sur l’endroit où elles se trouvent ?
Voilà qu'il parlait avec les ombres. Si elles s'étaient exprimé, je n'en avais rien entendu. Je me sentais mise à l’écart, impuissante face à ces échanges silencieux. De la télépathie peut-être.
- Cromax... Tu peux vraiment les entendre ?
J'étais pantoise mais eu tôt fait de réfléchir à l'avantage que ceci nous offrait. Nous renseigner sur l'île, oui, parfait. Nous renseigner sur l'origine de l'île, ses habitants, sa topographie, ses secrets... Peut-être pouvaient-elles également nous guider, et nous cacher. Elles étaient pacifiques, mais pouvaient-elles nous rendre service ? Décider de nous aider ? Ou être pliées à notre volonté ? Si elles pouvaient nous dissimuler les alentours, sans doute pouvaient-elles aussi nous dissimuler aux autres... Je pensai au village. Aux treize. Au reste de notre équipe. Aux colliers.
- Est-ce qu'elles en sauraient plus sur nos colliers ? Des informations utiles sur les treize ? La raison de notre venue ? On sait déjà que les créatures de l'île furent amenées et transformées et étaient elles aussi pacifiques à l'origine... Ce ne sont pas tant ces créatures qui m'inquiètent. Plutôt leurs maîtres.
Au loin, un hurlement lugubre retentit. Ces créatures m'inquiétaient aussi mais elles avaient quelques chose de plus concret et donc moins angoissant que la sournoise menace des colliers ou de leurs créateurs.
- Oui… Je peux communiquer avec elles. Je… J’imagine que c’est parce qu’elles sont liées aux Enfers, à Phaïtos et que… J'en suis déjà revenu, me confia-t-il.
Les Enfers ? Rien que ça ? Interloquée, j'ouvris la bouche pour le questionner à ce sujet mais il me coupa la parole, continuant de me transmettre les paroles des ombres.
- Elles disent connaître l’île, et ses créatures. Elles ne savent rien sur les treize, ou leur collier, en revanche. Elles ignorent qui ils sont, et que sont les colliers. Elles peuvent nous aider ! - Quels sont les dangers de l’île ? Y a-t-il des villes ? - Un volcan en activité, des monstres mangeurs d’elfes, un lac aux vapeurs mortelles, voilà ce qu’elles décrivent comme les dangers de l’île. Pour ce qui est des villes, elles parlent de maisons, entre les deux montagnes. Le lieu serait plutôt fort peuplé… Par des bipèdes. Dont certains seraient juste de passage.
Ainsi me faisait-il part des réponses des ombres, avant de leur poser de nouvelles questions, à voix haute, probablement pour que je puisse suivre autant que possible la conversation. J'observais les ombres avec circonspection. Cromax avait l'air d'un fou, un de vieux hommes qui se parlent à eux-même quand ils ne s'adressent pas à des êtres tout droit sortis de leur imaginaire... Peut-être n'étaient-ils pas si fous. Ou peut-être le Sindel l'était-il. Il pouvait très bien me mener en bateau. Qui me disait qu'il ne me mentait ? Comment être sûr que ce n'était pas que pure mascarade ? Je le connaissais encore si peu et nous ne commencions qu'à peine à appréhender le pouvoir de nos colliers...
- Ces bipèdes... Leur paraissent-ils pacifiques ? Ou sont-ce des guerriers ? Et sauraient-elles nous guider à nos compagnons ?
Retrouver le reste du groupe me semblait primordial. L'elfe m'effrayait par moment. Je ne savais si je pouvais compter sur lui tandis qu'il lui semblait évident qu'il ne pouvait compter sur moi. Et si j'ignorais beaucoup de lui, j'en savais assez pour me méfier, d'autant que je ne doutais pas de ses compétences. Il pouvait sans aucun doute me tuer aussi promptement que j'avais pu mettre fin aux jours de son ami. Pour l'instant cependant je n’avais guère d'autre choix que de continuer ma route avec lui.
- Apparemment, les habitants sont nombreux. Certains sont guerriers, d’autres convoquent des esprits appartenant à Phaïtos. Des… nécromanciens, j’imagine. Certains ne font que surveiller les créatures, les compter, leur tenir compagnie. Elles disent que certains leur parlent, également… Concernant nos compagnons… Ils ignorent qui ils sont. Donc pour les trouver, ça semble compromis.
- Ces nécromanciens... Ils leur parlent, aux créatures ou aux ombres ?
La chose n'était pas clair. Et si des nécromanciens parlaient bien à ces ombres... Elles pouvaient leur apprendre notre existence. Je ne remarquai qu'avec un temps de retard que ceci impliquait sans doute que Cromax lui aussi avait des dons de nécromancie... Rien qui ne me surprenne vraiment. Ça lui ressemblait bien.
- Et que demandent-ils aux ombres ? Que leur disent-ils ? Et seraient-elles capables de repérer d'autres porteurs de colliers ? Elles pourraient peut-être retrouver nos compagnons ainsi, ou si on les décrivait physiquement peut-être...
- Il semblerait que Tal’Raban, le serviteur nécromancien d’Oaxaca, aime discuter avec elles. Il semble les… Aimer, et leur crée des compagnons… me transmit-il, et apparemment, il les questionne pour comprendre les Enfers, et le lien qu’elles ont entre la terre et le monde de Phaïtos. Apparemment, il adorerait faire de même, devenant lui-même une ombre. Par… chance, elles ne semblent pas apte à accéder à ses désirs, le seul moyen pour y accéder étant de… Mourir. Quant à nos compagnons, si on les leur décrit, ils pourront sans doute les retrouver s’ils les ont croisés. Mais… Je crois qu’il est préférable que ce ne soit pas le cas : Ils n’aiment guère les vivants. Ils les trouvent dangereux.
Ce Tal'Raban ne me disait rien de bon.
- Les villes ont-elles une entrée secrète ? Des moyens d’y accéder moins surveillés que d’autres ? Pas d’égouts, ou de failles dans les murs ? poursuivit-il, continuant à parler dans le vide.
Un éclair de surprise passa sur son visage et il se retourna vers moi.
- Les sentiers ne sont pas sûrs, mais on peut se mouvoir en dehors, où peu de gens vont. Il n’y a pas de murs, autour de ces maisons. Ce n’est pas plus mal…
Je ne pouvais qu’acquiescer.
- Et… Sinon, pourriez-vous attirer Tal’Raban hors de ces maisons pour que nous… L’aidions à réaliser son désir de rejoindre les Enfers ?
Attirer le serviteur d'Oaxaca grâce aux ombres ? Pour le tuer ? Cela pouvait-il marcher ? Si nous devions affronter les sbires d'Oaxaca suite au meurtre de son cher nécromancien, je ne donnais pas cher de nos peaux...
- Et Oaxaca ? La connaissent-elle ? Est-elle sur l'île ? soufflai-je au Sindel.
- Ça fait longtemps qu’ils ne l’ont plus vue, mais elle venait, de temps en temps. - Comment pouvons-nous reprendre contact avec vous, pour signifier quand nous serons prêts à… L’aider ? Connaissez-vous un endroit propice à son… transfert aux Enfers ?
Il poursuivait avec son plan aussi macabre qu'insensé. Du moins n'avions-nous pas à craindre Oaxaca elle-même... A priori du moins.
- Il nous suffira de rester proches d’un cadavre humanoïde puissant pour qu’elles rappliquent. Elles ne prennent que les… âmes héroïques. J’ignore ce qu’elles sont, mais… Tenons-nous en à leur description. Et il faut que ce soit la nuit.
Des âmes héroïques emportées dans l'autre monde... Si ces créatures étaient ce qu'elles prétendaient être, elles savaient tout de la mort.
- Est-ce que... Est-ce que toutes les âmes héroïques finissent auprès de Phaïtos ? demandai-je timidement à Cromax, ne sachant qui de lui ou des ombres me répondraient vraiment.
La perspective de finir les temps dans l'antre de ce démon était loin de m'enchanter et je ne savais à quoi m'attendre. La Dame n'aurait su toujours me sauver...
- Il paraîtrait que parfois, les dieux passent avant les ombres. Et que les Enfers ne seraient qu’un lieu de passage. J’en suis la preuve vivante ! termina-t-il avec humour.
Je levai les yeux au ciel.
- Et moi donc, répliquai-je d'un ton, acide.
Fallait-il pour autant s'en vanter ? Parfois, les dieux prenaient ces âmes sous leurs ailes... Et les Enfers n'étaient qu'un lieu de transit... La réincarnation ? Et ces âmes choisies par les dieux, restaient-elles auprès d'eux ? Tant de questions se pressaient à mes lèvres. Mais peut-être mon compagnon pouvait-il y répondre... Déjà l'aube rosissait les dais d'encre du ciel et à mesure que les étoiles pâlissait venait l'heure où les ombres nous quitteraient. Nous pouvions les revoir, et il y avait plus important.
- Connaissent-elles les projets d'Oaxaca ? Des maîtres de l'île ? Ce qu'ils font ici ?
- Ils viennent avec des monstres, ils en créent d’autres, et font… Dévorer des esclaves par ces créatures. Nous, j’imagine… me répondit l'elfe, déglutissant bruyamment au passage, et d’autres creusent le sol pour en tirer du minerai… Symbiotique. Des pierres de vision, d’obéissance ou encore de puissance.
Je ne savais pas de quoi il s'agissait, mais j'imaginais que ces pierres leur permettaient de voir, faire obéir et conférer de la puissance à ces esclaves... Nous, en fait. Un frisson me parcourut l'échine.
- Que comptent-ils en faire ?
Cromax resta muet de longues minutes, comme débattant intérieurement avec les ombres ou lui-même peut-être, un air soucieux crispant son visage.
- Ils forgent ces choses et les donnent aux esclaves. Les colliers ? Peut-être vient-on de découvrir leur source, leur nature. Si on se rend où ils sont fabriqués, peut-être pourra-t-on les détruire.
Je n'étais pas convaincue mais gardai mes réflexions pour moi tandis qu'ils questionnait à nouveau les autres.
- Existerait-il un endroit isolé, où personne ne pourrait nous déranger ?
Cette question me laissa perplexe. Un endroit isolé où personne ne pouvait nous déranger. Pour quoi faire ? Je pensai à un repos bien mérité mais doutai qu'il s'agisse de ceci. Je m'inquiétai, ne sachant ce que l'elfe avait derrière la tête.
- Comment y accède-t-on par une voie sûre ? Y a-t-il un endroit que les fantômes de Tal’Raban n’aiment pas ? continua-t-il.
Tal'Raban. Oui bien sûr. Un endroit tranquille pour piéger et tuer le nécromancien. Qu'allais-je imaginer... Il persistait donc dans cette voie. Et ne se donnait pas la peine de me donner les réponses des ombres. Et si Tal'Raban n'était qu'un prétexte, un piège qui m'était destiné en règlement de ma dette de sang... Cromax s'était tu. Le ciel s'éclaircissait davantage chaque instant et les ombres s'étaient évaporée. Le corps sans vie de Fléau gisait toujours à nos pieds. Ne restait que l'elfe, qui me fixait alors pensivement.
- Bien. L’âme de Fléau est en paix, maintenant. Et sa mort n’aura pas été vaine. Ces renseignements nous sauveront peut-être la vie.
Aucun reproche. Tentait-il de se convaincre que j'avais bien fait ? Le pensait-il vraiment ? Ou n'étaient-ce que mensonges tandis qu'il attendait son heure pour me régler mon compte ?
- Trouvons des pierres pour recouvrir son corps. Sa tombe sera visible de tous les passants, et annoncera que cette nuit, il nous a sauvé d’une nuée d’ennemis.
Il retournait le couteau dans la plaie. Fléau n'était en aucune manière mort de façon héroïque en nous sauvant d'une nuée d'ennemis. Mais il était vrai que nous lui devions la vie. C'était une habile façon de voiler la vérité. Pourquoi, je l'ignorais encore. Sans ajouter un mot mon compagnon entreprit de ramasser des pierres pour édifier le cairn qui garderait le corps de son défunt ami. Sans rien ajouter non plus, je participai à la création du petit monument, ajustant méticuleusement les pierres pour que la chose ne s'éboule pas aux premières intempéries. J'aurais dû m'excuser. C'était ce qu'il attendait. Il était en droit de l'attendre. Mais je ne le pouvais pas. Ç'aurait été reconnaître que j'avais mal fais, que j'avais commis une erreur. Impossible. Nous continuâmes donc en silence.
Comme notre ouvrage se concluait et que le jour achevait de se lever, il était temps de penser à la suite.
- Tu... As-tu besoin de repos ? demandai-je doucement.
Il n'était pas question de poursuivre notre exploration tant que mon compagnon restait dans un état de léthargie peinée. Un peu de sommeil ne pouvait lui faire que du bien. Son teint, d'une teinte naturellement grisâtre, semblait toutefois plus terne encore. Peut-être n'était que la lueur de l'aube.
- Le soleil s'étant levé, nous pourrions faire un petit feu, si nous trouvions du bois sec.
Les ombres avaient beau nous avoir quitter, l'atmosphère restait glacée. L'aurore. Aussi belle que froide. Mes fourrures étaient à présent constellées de perles de rosée. Comme on s'éveille d'un rêve brumeux, je plissai des yeux en admirant ce nouveau ciel, vide et clair. Sur la stèle, Cromax déposa une large pierre qu'il grava d'une courte épitaphe. Fléau, espoir libéré, sauveur et ami. Je baissai les yeux.
- Bonne idée. Je ne vais plus dormir, mais me réchauffer autour d’un feu en partageant une ration pour commencer la journée, ça n’est pas de refus, finit-il pas répondre en se tournant brièvement vers moi avant de rassembler du bois.
Un genoux au sol, il tira ensuite de sa besace une pierre qui, à proximité du fagot ainsi formé, se mit à irradier et ne tarda pas à y faire naître de timides flammes. La magie. Aussi merveilleuse que dangereuse, comme nous l'avait démontré Fléau, le bien nommé, avec sa tempête.
- La nuit a été agitée… Cette mort de Fléau… Je l’ai rêvée, avant qu’elle n’arrive. Tu étais présente, et tu détruisais mon monde, mes amis. Tu me tuais, aussi…
Je m'assis en tailleur à côté de lui et lui jetai un coup bref d'oeil, sans laisser transparaître quelque émotion que ce soit, tant elles se mélangeaient. Une prédiction ? Qui indiquait que je risquais de le tuer ? Un cauchemar induit par un quelconque sortilège ? Un coup des colliers ? Ce songe pouvait avoir reflété ce que les colliers nous destinaient... Ce pouvait aussi n'être qu'un rêve sans d'autre sens que celui qu'on voulait bien lui accorder.
Sans attendre de réponse de ma part, l'elfe avait sorti de son sac de quoi nous alimenter et m'offrit sans hésiter une part égale à la sienne d'un étrange pain de voyage. Je restai un instant immobile à regarder le quignon. Je continuais vaille que vaille ma réflexion bien que la lassitude s'emparait de moi.
- Penses-tu que ce rêve est lié à ce qui s'est passé ? Aurait-ce pu n'être qu'un hasard ?
Et pourquoi aurait-il rêvé de ça si ce n'était qu'un hasard ? Lui semblais-je être une menace avant même cet incident ? Me craignait-il ? Ainsi je l'avais par deux fois anéantis, tant en rêve qu'après son réveil. Le destin semblait prendre un malin plaisir à nous monter l'un contre l'autre, nous qui n'avions à priori aucune raison de nous affronter... Ce ne pouvait qu'être du fait des colliers. Je relevai timidement mon regard vers lui. Une larme roula sur sa joue, luisant dans les doux rayons qui venaient enfin caresser nos peaux, redonnant un peu de vie à nos corps. Il l'écrasa du revers de sa main. Se retourna vers moi.
- J’ai besoin de te faire confiance. Mais je ne le peux, si je ne te connais pas plus. J’ai pu remarquer comme il t’était… douloureux, de parler de toi. Mais là, il ne s’agit plus de curiosité mal placée. Outre l’influence que peut avoir sur nous ces maudits colliers, je dois te connaître dans tes réactions pour… Te reconnaître. Pour qu’on puisse aller ensemble vers la fin de tout ceci…
Aller ensemble. Un compagnon. Se connaître vraiment. Pouvoir compter sur quelqu'un. Partager ses craintes, ses espoirs. Était-ce un mal ? Un ami. Les larmes me montèrent aux yeux. Depuis quand n'avais pas eu-je d'ami... Ils avaient tous disparu. Emportés par les batailles, emportés par le temps. Chaque visage se rappelait à moi avec tendresse. C'était aussi douloureux. Mais aurais-je pour autant préféré ne pas les connaître ? Non. Bien sûr que non. Tous les maux du monde valent les bonheurs connus, aussi simples et brefs puissent-ils être. Se connaître, se faire confiance, c'était le début de la fin, mais aussi le début d'autre chose. Car il y a toujours quelque chose entre le début et la fin. Et c'est parce que cette chose est belle, que la fin en est douloureuse. Et ceci, je l'acceptais.
- Par où commencer...
Un murmure. Un sourire. Ma voix tremblait. J'hésitais. Et je souriais. Tout en admirant le ciel qui se teignait peu à peu de l'azur des mers de Naora. Naora. Comment raconter une histoire ? Je n'étais pas douée pour ça. Pas du genre à raconter des histoires. Ce moment me rappelait mes retrouvailles avec Salmon, à l'Auberge de la Tortue Guerrière, des années plus tôt quand, séparés depuis des mois, nous nous étions retrouvés, changés, mais toujours les mêmes, et infiniment soulagés. Deux âmes soeurs qui se retrouvaient, et s'épanchaient. Sans crainte. Sans honte. Sans jugement. Oui.
- Je n'ai jamais connu ma mère. Morte peu après ma naissance. Elle était de noble famille. Comme mon père. Il n'eu pas le courage de me prendre en charge. Il me confia a un proche ami, un sylvestre qui vivait en ermite dans l'Anorfain. J'ai grandis auprès de lui. Rendant de temps à autres visites à mon père, à Cuilnen. Je ressemble tant à ma mère, il a toujours eu du mal à me regarder sans faiblir. Dräsän, cet ami, m'a tout appris de la forêt, de la survie. C'est lui qui a taillé mon premier arc.
Je caressai distraitement mon arc actuel à ces mots. Je lui devais tant.
- Plus tard j'ai voulu goûter à la vie dans la cité. J'ai quitté Dräsän pour rejoindre mon père. Il était souvent absent. Il voyageait. Un marchand. Ils allaient par les quatre continents, parfois même s'égarait-il sur des continents qui ne figurent sur aucune de nos cartes. J'appris beaucoup. Du vaste monde. Des moeurs. Des coutumes. On eut dit que j'avais grandis parmi les miens, bercée par les bals, la poésie, les alliances. On me fit la cour. J'étais un beau parti. Mon père souhaita me marier. On me trouva un prétendant tout à fait convenable. Charmant au demeurant. Mais j'étais jeune. Je rêvais d'aventure. Voyager. Comme mon père. Cette vie n'était pas pour moi. Tant de bassesses sous de grands airs... Notre cour n'avait rien à envier à celle des Hommes. Mensonges, trahisons, coup d'éclats sont universels. Je finis donc par partir. On me laissa faire. Je savais me défendre. N'étais pas bête, quoiqu'un peu naïve. A Kendra Kâr je découvris la vie comme aucun livre n'aurait pu me l'apprendre. Je me fis des amis. On avait notre repère, la Torture Guerrière. On ne se connaissait pas si bien, mais on avait tous, ou presque, ce rêve d'aventure qui nous tord les tripes quand on est jeune. Pas de projet, si ce n'est celui de partir. Rencontrer des gens. Rire. Pleurer.
Difficile à croire. Et pourtant. Un sourire amusé s'étira sur mes lèvres au fur et à mesure de mon récit. Puis il s'éteignit, tandis que la peine affaissait doucement mes traits.
- Mon premier amour. Il était si jeune. Mais je l'étais aussi, à notre manière. Il gérait l'arène de Kendra Kâr. Il m'en laissa les rênes lorsqu'il... partit. Et un navire. Je l'ai revendu.
Nous avions tant construit ensemble. Et pourtant si peu. Combien de temps avait-ce duré ? Quelques mois. Ça nous avait pourtant parut si fort, si beau, si grand...
- Ce manteau, repris-je fourrant doucement le nez dans mon col de fourrure, était le sien.
Le reste était flou, sombre. Pourtant des éléments clés trouvaient leurs racines dans les jours qui suivirent.
- Nous approchions d'Omyre quand il nous a quitté. On commençait à peine à murmurer le nom d'Oaxaca à l'époque, il me semble. Et c'est en ces pénibles jours que je pris conscience d'avoir de vrais amis, prêts à me soutenir. Plus que des amis. Le temps nous a lié, puis nous a séparé. L'eau a coulé sous les ponts. Je suis tombée amoureuse une seconde fois. D'un elfe. Nous avons traversé bien des épreuves ensemble. Mais le destin nous a séparé.
A ce jour, j'ignorais encore ce qu'il était advenu de lui. Mais je ne m'arrêtai pas sur cette pensée, au risque de briser mon élan, de ne pas parvenir à poursuivre mon récit, achever cette litanie.
- J'ai rejoins la milice Kendranne, l'ordre des Dragon d'Or, mais ces faits ont peu d'importance quand on les compare à ce qui suit : Je me suis jointe à une expédition en Nosvéris pour retrouver la Pierre de Yuia, une relique sacrée qui devait être placée en sécurité. Mes compagnons de routes furent mes frères, et me furent arrachés. De même que la vue. Pour obtenir la relique sacrée, de ceux qui restaient de notre équipée trois durent se sacrifier. N'ayant plus rien à perdre, je fis partie de ceux-ci.
Je parlais avec tant de détachement. J'articulai soigneusement chaque mot. Ne m'étendais pas en description. Je parlais sans même y penser, laissant le flot des mots s'épancher sans prendre le risque de m'imprégner de leur signification. Je n'étais plus qu'automatisme, et mes yeux ne voyaient plus, comme alors, que les souvenirs défiler devant moi, aveugles à ce qui m'entourait.
- Je l'ai revu. Mon premier amour. Il m'a guidé jusqu'à Yuia. Elle m'a sauvée. Et je demeure son obligée. Mais plus rien ne fut pareil. J'avais trop perdu. Tout. Je me suis lancée dans une ultime bataille, pour défendre les opprimés, et les salades habituelles. Tu sais, je ne tue pas pour le plaisir. J'ai des idéaux. Des valeurs. Des rêves. Mais j'ai tout donné, et ça n'a pas suffit. J'ai lutté à Pohélis, j'ai lutté à Henehar, j'ai tout donné, et nous avons tout perdu. J'ai faillis mourir un nombre incalculable de fois. Et puisque rien n'y faisait, je me suis faite mercenaire, vendant mes services au plus offrant. J'ai fais partie de l'élite. Une tireuse hors pair. L'aigle blanc. Fondant sur sa proie. C'est ce que tu crois connaître. C'est ce que tu vois. Ce n'est pas ce que je suis. Ou du moins ne l'ai-je pas toujours été. Et mon récit en est la preuve. Simplement, on se lasse. On abandonne. On se bat sans plus savoir pourquoi. Et le sang est la seule chose qui réveille quelque émotion autre que le regret, la peine, la culpabilité.
Avais-je finis ? J'avais tout dis. Pourtant si peu. On ne peut résumer une vie à si peu. On ne peut résumer un être à une vie. Il voulait me connaître. C'était déjà un début. Je restai silencieuse. Toujours sans le regarder. Comptant sur sa discrétion. Son respect. Son silence peut-être. Car j'étais de ceux qui apprécient les silences pour ce qu'ils sont : une infinité de réponses, et non un rejet. Il mit un temps à briser ce silence, ne sachant manifestement que dire.
- Et malgré tout, la vie perdure… Et même après les plus sombres et froides nuits, le soleil ramène un peu d’espoir.
De belles paroles. Vides de sens. Un nouveau silence.
- Quel espoir ? demandai-je pour ne pas laisser mourir la conversation.
- L’espoir de la vie ! De ce cycle continu qui, malgré toutes les blessures, nous renvoie toujours vers du positif. De nouvelles rencontres, de nouveaux partages, de nouvelles aventures. Quel autre but doit-on donner à la vie, sinon la vie elle-même ? Car elle se suffit à elle-même. Cesser de croire en un espoir, c’est cesser de vivre. Et ça, je ne peux l’admettre pour moi. N’espères-tu donc plus rien de ta vie ?
Je n'aimais pas ces discours grandiloquents. Il prêchait la vie. De quoi tentait-il de me convaincre ?
- Des jours meilleurs. Où l'on pourrait croire en l'avenir. Où chaque moment heureux ne se terminerait en terrible drame, j'imagine.
- L’avenir… N’est-il pas fait d’innombrables présents ? Et pour l’instant, je suis content de n’être pas seul, à regarder ce feu. De n’être pas seul face à tous ces ennemis qui se dressent contre nous.
Il s'en retourna à son pain de voyage. Lâcha un soupir.
- Je te souhaite de connaître ce que tu espères.
Il baissait les bras. Je lui avais livré mon seul espoir, la seule raison pour laquelle j'arpentais ces terres, l'espoir que les choses changent, l'espoir d'avoir à nouveau ma chance de les changer, et de connaître de meilleurs jours. Il semblait déçu. Un encouragement, un souhait, qui sonnait comme un adieu. Il avait fait avancer la discussion, puis m'avait claqué la porte au nez. Je l'observais avec tristesse et rancœur. Il n'avait pas compris. J'avais parlé trop vite. Livré trop facilement ce que je pensais. Et il s'était mépris. A quoi bon tenter de partager si c'était aussi futile que se taire.
- Moi aussi. Je suis contente de ne pas être seule, à regarder ce feu, je veux dire.
J'étais un peu perdue, comme nous tous, mais je n'avais pas complètement abandonné. J'avais cru un instant... Qu'il m'avait compris. Il m'avait tendu la main. Mais peu importait. Peu lui importait. Je me renfrognai. A quoi bon. Vivre le présent. Paraissais-je à ce bon désabusée ? Moi qui m'enchantais des reflets qui jouaient dans ses cheveux, du parfum de la sève et du bruissement des feuilles ? Il n'en savait rien. Et peu lui importait. Et peu m'importait. Je terminai de manger rapidement. Fermai les yeux. Profitai de la chaleur du soleil. Il allait me falloir retrouver des flèches. Ou m'en tailler de nouvelles. Et partir bientôt.
Mon repas terminé, il se leva brusquement et me tendit la main.
- Allez, assez flemmardé. Montre-moi quelles sont ces capacités d’archère au grand jour. Tu vois cet insecte empalé sur une branche, là-bas ?
Il m'indiqua d'un geste l'arbre en question, de l'autre côté de la clairière.
- Touche-le.
Je souris. Pris volontiers sa main. M'aidai de son appui pour me relever.
- Soit.
Une fois debout, je lâchai sa main, presque à regret, et me saisis de mon arc. J'avais une vue dégagée sur ma cible. Je pris le temps de sentir le vent jouer dans ma chevelure. Sentir ses mouvements. Percer ses aléas. Puis je pris position, pieds alignés, bras gauche tendu, et sortis de mon carquois une des rares flèches qu'il me restait. Je plaçai ma flèche, bandai mon arc, ajustai mon tir, fis une pause, puis lâchai ma corde. La flèche se planta avec un bruit sec dans le corps de la créature.
Sans plus attendre, Cromax dégaina son étrange arme bleutée, passant de la forme d'un poignard à celui d'un arc, et tira à son tour. Bien que mon professionnel, son tir n'en fut pas moins efficace et surtout précis. Une compétition ?
- Pas mal. Et sur une cible en mouvement ?
Je pensais répondre, mais déjà j'avais repris ma position et tirai à nouveau car il avait ramassé une motte de terre et l'avait aussitôt lancée en l'air. La motte de terre éclata en vol, frappée de ma flèche, et nous constella de particules brunes. La motte n'avait pas eu le temps de monter bien haut et était suffisamment grosse et solide pour pouvoir être lancée. L'exercice était relativement aisé. Je fis un nouveau sourire à l'elfe. Plus narquois.
Sur le même arbre, à l'autre bout de la clairière, pendait une branche qui grinçait en se balançant au gré du vent. Elle s'agitait à la limite de mon champs de vision. Je ne la regardai pas. Faisant face à mon compagnon, je fermai soudain les yeux, puis pris à nouveau position. Sentis le bois de mon arc se courber sous la tension, la corde frémir, ajustai l'angle de mon tir, écoutant avec attention le faible chuintement, me guidant seulement à l'ouïe. J'avais perdu l'habitude de tirer en aveugle mais avais toutefois de bons restes. A peine avais-je fermé les yeux, la flèche partit, et on entendit à l'autre bout de la clairière le fracas de la branche qui s'était finalement décrochée et était tombée.
Rouvrant les yeux, je souris à nouveau en faisant un léger salut de la tête et invitant mon compagnon a renouveler la performance. Il acquiesça, souriant de plus belle, avant de fermer les yeux. Relevait-il le défi ? Plus important, était-il aussi bon archer que moi voire meilleur ? J'ignorais tant sa puissance que son domaine de prédilection au final. J'ignorais d'ailleurs ce qui m'aurait le plus rassuré : un compagnon plus faible que moi et ne représentant donc pas un danger, ou un compagnon plus fort, et donc un précieux allié mais aussi une plus grande menace si nous avions à nous affronter pour une raison ou une autre... Je priai pour qu'une telle situation ne se présente, et eu bien raison.
Il rouvrit les yeux, tira une flèche vers le ciel et me lança un regard provocateur, sûr de lui. Subitement, il arma et décocha d'un même mouvement une nouvelle flèche qui fila vers l'autre bout de la clairière. Le projectile non seulement coupa la course du premier mais vint également se planter à quelques centimètres de ma flèche sur la branche tombée au sol. Je le considérai avec stupéfaction.
- Il est aussi bon que rare de croiser quelqu’un de vraiment compétent dans son domaine. Tes capacités s’étendent-elles au maniement d’armes de corps à corps ? me lança-t-il.
A ces mots, il dégaina une rapière à l'aspect sinistre dont la garde était sculptée en forme de chauve-souris aux ailes repliées. Il me la tendit, pommeau en avant, tandis que l'arc bleuté se transformait, pas sa simple volonté, en une rapière en tout point identique si ce n'était qu'elle restait composé de l'étrange cristal azur. Je passai mon arc dans mon dos et me saisis avec hésitation de l'arme.
On ne m'avait jamais appris à manier l'épée au tout autre arme de corps à corps. Tout au plus savais-je tenir les ennemis à distance avec un fouet. J'avais toujours détesté les lames : elles nécessitaient plus de force, de réflexes défensifs, une grande agilité, et impliquaient surtout un plus grand danger. Tirer de loin, à l'abri des regards et des menaces, pouvait paraître lâche, mais j'avais toujours vu ça comme davantage d'intelligence que de crainte. Il fallait être stupide pour risquer sa peau lorsque l'on pouvait s'assurer tuer l'ennemi sans avoir à se mettre en danger. Malheureusement dans le cas d'un piège par exemple ou d'endroits étriqués, la défense à l'arc était quasi-impossible. Pour ceci m'étais-je munie d'une arbalète, que j'avais toutefois abandonné depuis. Le gaspillage des projectiles restaient un problème majeur, que les rapières, il est vrai, évitaient. Peut-être était-il temps d'accepter de s'adapter...
- Non, avouai-je aussitôt.
Inutile de se ridiculiser en tentant de prouver le contraire.
- Mais peut-être pourras-tu m'apprendre...
Il prit position face à moi.
- Ce serait un plaisir, bien que je ne sois pas un professeur très strict sur la technique. La lame doit être le prolongement du bras, et non un simple outil à part. Il faut toujours avoir conscience de l’endroit où elle se situe, pour s’en servir efficacement, et éviter les accidents. La première chose à faire, c’est d’en apprendre chaque caractéristique : son poids, sa longueur, sa souplesse… La spécialité de la rapière est le coup d’estoc, avec la pointe de l’arme.
En guise de démonstration, il se fendit soudain vers moi, avec une allure telle qu'il semblait maîtriser à la perfection chaque des muscles de son corps. Il arrêta la pointe de sa lame juste avant que celle-ci n'atteigne mon front et tint la pose sans sourciller.
- En combat, il faut trouver l’équilibre entre les attaques portées à l’adversaire, et les parades des siennes. Sauf si on le domine carrément, sans lui laisser le temps de porter la moindre attaque. On instaure ainsi un rythme dans le combat, comme une danse entre deux amants, dont l’issue ne peut être que la mort, ou la reddition.
A ces mots, il enchaîna quelques coups et parades dans le vide, fendant l'air de sa rapière dans une âpre lutte contre un ennemi imaginaire.
- Il existe une technique permettant de rompre ce rythme, en perturbant ainsi l’adversaire, et en lui faisant tomber sa garde, troublant sa défense. Elle s’appelle la feinte. Il s’agit de porter un faux coup, afin qu’il porte sa parade dans la direction voulue, pour placer rapidement le coup réel à un autre endroit. Aimerais-tu l’apprendre ? acheva-t-il en se mettant au repos.
Bien que spontanée cette démonstration n'avait rien de hasardeuse. Il savait ce qu'il faisait. L'enseignement des lames lui semblait familier. Et voici que je pensais à une question des plus anodines que nous n'avions pas encore évoqué. Nos professions. Était-il un riche noble de l'aristocratie Sindel qui avait mal tourné ? Un soldat ? Un érudit ? Nous savions manifestement tous nous battre, plus ou moins bien, et de différentes manières, c'était là un constat. Mais je doutais que tous mes compagnons en avaient fait leur vocation.
- Oui, bien sûr.
Je craignais que la chose ne fût plus ardue que de prime abord ; ferrailler était un art que je ne maîtrisais pas et à le voir ainsi évoluer avec aisance je mesurai l'étendue de ma maladresse.
- Depuis quand manies-tu la rapière ? me permis-je de demander, et que faisais-tu avant...
Avant aujourd’hui, avant les guerres, avant que tout ne vira au cauchemar. Je lui avais dis beaucoup de chose mais j'en savais encore peu sur lui.
- Dire que je me suis toujours entraîné à l’escrime serait mentir. Cela ne fait que peu de temps que je manie correctement les armes, de toutes sortes. Une dizaine d’années, tout au plus. En vérité depuis… Depuis que la vie m’a placé sur la chemin de l’aventure. Il me souriait encore. J’ai tellement fait de choses diverses, dans ma vie, sans suivre la moindre ligne de conduite, sans savoir même ce que m’apporterait le lendemain… J’ai quelques hauts faits à mon actif, mais veux-tu vraiment les connaître ?
- Des hauts faits ?
Ça sonnait présomptueux à mes oreilles.
- Des hauts faits je n'en sais rien, toujours est-il que je sais peu de toi.
Il baissa sa garde, ne comptant manifestement pas parler et se battre en même temps.
- Oui, ces actions qui font que les autres vous reconnaissent comme un héros, un sauveur, un aventurier de valeur, alors que certaines de celles-ci ne sont que le dixième des efforts qu’on a fourni pour un autre acte, non reconnu, celui-ci. Oh, aucune guerre ouverte, comme ça a été le cas pour toi. Je ne serais pas un bon soldat… Pas assez de discipline. Je n’ai jamais connu mes parents. Je n’en ai pas le souvenir, du moins. Lorsque j’étais jeune enfant, j’ai été abandonné dans la forêt bordant Tulorim, sur l’Imiftil. J’y ai été recueilli par un vieil elfe sylvain, qui s’était retiré de son peuple pour vivre seul ses derniers jours parmi les arbres et les animaux. Il a mis son dernier voyage de côté pour m’apprendre la plupart des choses que je sais actuellement : Lecture, langage, histoire des peuples, géographie, survie… Il a été mon mentor dans bien des domaines. C’est lui qui, sans le vouloir, a mis l’aventure dans mon cœur.
Il soupira.
- Lorsqu’il a quitté ce monde, j’ai été livré à moi-même… Ce fut une période assez trouble, jusqu’à ce que je décide de rejoindre ce dont il m’avait toujours parlé : la civilisation. Tulorim, en l’occurrence. Ne sachant vers quoi me diriger, j’ai intégré la milice, et y ai fait mes armes. Démanteler des trafics d’armes, escorter une princesse du désert et faire naître son enfant, pourchasser des bandits… Ce boulot m’a fait pas mal voyager, et apprendre à connaître les peuples du nord de l’Imiftil. Et puis un jour, j’ai quitté Tulorim en compagnie d’un Shaakt idéaliste, dont le vœu était de sauver les siens de la dictature des prêtresses noires. Il m’a emmené sur son navire, et c’est là que j’ai rencontré Fléau, qu’il m’a sauvé la vie lors d’une tempête. Arrivés à Caïx Imoros, nous avons fui la ville ensemble, après nous être rendu compte que les Sindeldi n’étaient pas particulièrement bien vus, là-bas… J’ai œuvré pas mal de temps pour l’objectif de cet elfe noir, Daïo. En vain, je pense… Puis, nous avons été engagés en tant que mercenaires par Kendra Kâr avec de nombreux autres aventuriers pour explorer une île mystérieuse sur laquelle la Cité Blanche avait des vues. Verloa, l’île aux Dragons. Un endroit dangereux, de mort et de souffrance. Là se situe une porte menant directement aux Enfers de Phaïtos, où nous sommes tous atterris. Daïo, Lothindil, Lelma et sa fille, Lillith…
Il hésita, troublé.
- Andelys le général Kendran, Averoès, et d’autres encore… Nous avons quitté le monde des morts après avoir combattu les traîtres de notre équipée, et vaincu le champion du dieu noir. C’est là que j’ai reçu cette lame, cette rapière que tu tiens. Un cadeau de Phaïtos.
À ces mots j’eu la subite envie de lâcher l'arme, comme si elle me brûlait les mains, mais résistai à ce réflexe parfaitement stupide.
- Après notre retour à Kendra Kâr, j’ai coupé les ponts avec Daïo. Je suis parti vers une aventure toute autre, toujours au service de Kendra Kâr.
Il désigna ses brassards affublés du blason Kendran.
- A la recherche d’un artefact puissant, recherché tant par Oaxaca que par ses ennemis. Plusieurs de ces objets, une fois rassemblés, auraient permis la victoire totale de l’un des camps sur l’autre. Cette quête de la Larme de Thimoros m’a emmené loin d’ici, sur un… autre monde. Gramenou. Un monde sous-marin. J’ai vaincu les gardiens de l’artefact, et l’ai ramené à Kendra Kâr, non sans perdre une personne qui m’était devenue chère… C’est là que j’ai appris mon… lien avec Sisstar. Elle a tenté de m’arrêter, de me tuer, mais j’ai fui. J’ai alors vécu d’aventures, de voyages sur Nirtim et de débauches au Temple des Plaisirs, à Kendra Kâr. Jusqu’à me retrouver ici, perdu sur cette île, en ta compagnie. Une nouvelle aventure, encore.
Il se tut. Il n'avait cessé d'arpenter la clairière, tout en me racontant son histoire, jouant avec son arme.
- Nous ne sommes pas si différents, remarquai-je simplement.
L'enfance passée auprès d'un elfe sylvestre dans la forêt, la milice, la défense de nobles causes, l'aventure, la recherche d'un artefact sacré, la pierre de Yuia en ce qui me concernait, le mercenariat... Comme j'avais pu le lui raconter brièvement. Seuls les continents changeaient. Je ne relevai pas se mention du Temple des Plaisirs, ne souhaitant pas m'attarder sur la pensée d'un tel endroit.
- J'ai également connu une Lothindil, ajoutai-je.
Des vies parallèles et pourtant similaires... L'avait-il remarqué lui aussi ?
- Une vie d’aventurier ! Tous différents, et tous les mêmes. N’est-ce pas pour cette raison que nous sommes là, sur cette île ?
Je haussai les épaules, peu convaincue.
- Une Sindel, obsédée par Yuimen, avec des principes rigoristes et fermés. Elle maniait la magie des plantes et de la terre, reprit-il en parlant de la dite Lothindil.
J'avais trop peu connue celle à laquelle je pensais pour pouvoir savoir s'il s'agissait bien de la même. Nous nous étions brièvement battues côtes à côtes et je l'avais escortée jusqu'à Kendra Kâr, sur le retour d'une mission pour la milice, mais elle était alors inconsciente car gravement blessée.
- Reprenons-nous l’entraînement ?
S'il s'était échauffé, ce n'était pas mon cas. L'entraînement n'avait pas commencé. J'hésitai entre poursuivre notre route et laisser tomber l'idée de croiser le fer mais alentours étaient tranquilles et l'apprentissage de quelques passes pouvait rapidement se trouver utile. J'espérai que le tintement des lames qui s'entrechoquent n'allait pas nous attirer d'ennuis.
J'acquiesçai d'un signe de tête.
- Tu parlais de feinte.
- Allons, en garde !
Il se mit en position, la lame pointée vers le haut, la garde au niveau des hanches, jambes écartées, genoux légèrement pliés, prêt à bondir. J’essayai tant bien que mal de l'imiter, veillant à me tenir droite, à positionner mes mains de la même façon que lui sur l'arme pour pouvoir encaisser un coup sans faillir.
Soudainement, il attaqua, d'une fente que j'avais tout de même pu voir venir et tentai d'esquiver, mais il avait déjà détourné son coup et arrêta son coup de taille à quelques centimètres de ma hanche. Ma lame, bien entendu, n'avait pu me protéger et je restai immobile, vexée de n'avoir pas su réagir à temps. J'avais agis par réflexe, sans penser que la feinte viendrait avec cette attaque par surprise. Il se redressa.
- Une feinte. Sembler donner un coup pour en réaliser un autre. Essaie !
Je savais ben ce qu'était une feinte. En réaliser une à la rapière de façon maîtrisée et convaincante était une toute autre affaire. Comme il s'attendait à une feinte, je commençai par me fendre, de manière un peu maladroite, ce qu'il évita sans mal, avant de porter un coup de taille vers sa cuisse droite, ce qu'il para sans mal. Je relevai alors subitement les bras, faisant tourner la lame au-dessus de ma tête pour porter un coup supposer trancher cette dernière mais fis décrire un rapide arc de cercle vertical à ma lame, misant une défense haute me permettant de m'attaquer à son flan.
Il évita mon coup de justesse.
- Bien ! Tu sembles maîtriser les bases de la feinte. Mais ce n’est pas tout ce qu’on peut en faire, stratégiquement parlant, dans un combat. On peut également, par un coup porté, faire croire qu’on est en position de faiblesse, alors qu’il n’en est rien. Cela pousse l’adversaire à se concentrer sur l’attaque, et à négliger sa défense. Son coup sera maladroit, et prévisible, mais pas celui que le feinteur peut coller ensuite, dans la défense vacillante.
Il fit une pause, attendant manifestement que j'acquiesce.
- Se faire passer pour plus faible qu'on ne l'est pour endormir la méfiance de l'adversaire en portant des coups de prime abord maladroits ?
L'idée me semblait bonne mais risquée... C'était risquer se mettre en difficulté inutilement.
- Non non, il ne s’agit pas d’œuvrer sur le long terme. Il s’agit, à un moment dans le combat, de faire semblant d’offrir une ouverture dans sa garde qui, au final, n’est qu’un leurre pour que l’adversaire s’y engouffre, et s’expose lui-même ouvertement, croyant profiter d’une faiblesse. Il s’agit d’une feinte de défense, et non d’une feinte offensive, comme précédemment.
J'acquiesçai. Et me remis en garde, prête à faire l'essai de cette autre technique. Elle était tout aussi naturelle que la précédente et ne nécessitait sans doute pas un apprentissage en général mais je maniais si peu la râpière que jamais en combat je n'aurais songé à une stratégie quelle qu'elle soit, trop occupée à simplement tenter d'éviter de me faire trancher en deux.
Il sortit une deuxième lame. Je fis la moue. Ça n'avait rien d'équitable, mais il était là pour m'apprendre, alors peu importait. Nous fîmes donc quelques passes dans l'idée de me faire pratiquer la feinte, et l'escrime de manière générale, qui n'était pas mon fort. Je piquai, il esquiva, contre attaqua en me portant un coup de taille que je parai maladroitement, puis il fit mine de perdre son équilibre pour me laisser me fendre à nouveau dans une tentative toute aussi vaine. Nous fîmes quelques pas, dansant sur le fil d'un cercle imaginaire, faisant tinter le fer de nos lames à un rythme régulier. Il maîtrisait parfaitement son arme. La mienne m'encombrait plus qu'autre chose. J'étais tentée de la saisir à deux mains, tant elle me paraissait lourde. Mais je tins bon. Je ne voulais pas me ridiculiser.
La danse s'accéléra. Je voulais le battre. N'écoutais plus la douleur qui me lançait dans le bras droit et menaçait de me faire rendre les armes. Je devais le battre. Je ne pouvais pas le laisser gagner à ce petit jeu. Je raffermis ma prise sur la poignée de la rapière. Je me fendis, esquivai, parai, me mouvant avec une agilité accrue malgré le poids de l'arme. Je ne lâchai plus Cromax des yeux et ne tentais plus de retenir mes coups. Il me repoussait avec une telle facilité... Mais je m'obstinai. Je cherchais la moindre faiblesse dans sa garde, la moindre hésitation, et frappai. Ventre, jambe, gorge, même un poignet tranché m'aurait donné l'avantage. Mes coups se firent plus violents, plus rapides, je pouvais lire dans ses yeux l'hésitation de me rendre mes coups. Il se maîtrisait encore, n'avait pas grande difficulté à me repousser, mais mes attaques allaient s'intensifiant, ils ne pouvaient rester indéfiniment sur la défensive, il lui fallait attaquer franchement, et se dévoiler ainsi. J'entendais bien passer sa garde, et le pousser à bout s'il le fallait pour y parvenir. Plus vite, plus fort, mes attaques restaient relativement simples mais ne cessaient plus. Sous cette avalanche il avait subrepticement reculé. Un sourire carnassier étira mes lèvres et je redoublai d'efforts.
Il bloqua ma lame entre les siennes. Nous échangeâmes un regard. Quelque chose avait changé. Ses iris. D'un iris très sombre, peut-être même noir - je n'avais guère prêté attention à ce détail - ils avaient viré à un rouge sanglant, vibrant et tournoyant en volutes inquiétantes. Quel était donc ce sortilège ? Il repoussa ma lame avec plus de violence. Il dévoila ses dents, comme une bête sauvage. Il réagissait enfin. Frappa brutalement de toute ses forces ma lame, sans même chercher à viser autre chose. La lame trembla et une désagréable sensation de fourmillement me remonta le long du bras. Je dû la prendre à deux mains pour assurer ma prise. Il cherchait à me désarmer. Son arme cristalline en main droite s'était changée en un impressionnant sabre, d'une largeur inhabituelle. Avec un frisson je songeai à la hache d'un bourreau. Mais tandis que mon reflet ondulait sur le plat de son sabre, Cromax avait dégagé son autre arme, qui n'était autre chose que le dard d'un des monstres que nous avions tué un peu plus tôt. J'eu tout juste le temps de virevolter pour éviter son coup d'estoc. Le souffle court, je jetai un oeil furieux au dard répugnant qui m'avait frôlé et avait manqué de peu empaler mon pauvre corps. Je me dégageai de l'étreinte mortelle en poussant un bref rugissement de rage.
J'avais reculé de quelque pas, laissant à nouveau un espace raisonnable entre nous. Je remarquai de petites taches de sang au sol. Je ne l'avais pourtant pas touché. Je baissai le regard vers mon ventre et constatai avec surprise qu'il avait percé ma chemise. Une estafilade courait à mon côté de la taille jusqu'à mi-hauteur des côtes. Rien de grave, mais l'entaille, du simple fait d'y penser, s'était mise à me lancer. Superficielle, sans doute, elle allait toutefois me laisser une marque. Je carrai la mâchoire, serrai les dents, prête à hurler, prête à l'insulter, folle de rage et humiliée. J'en tremblais.
Soudain, quelque chose, quelque chose dans la clairière embrumée de rosée évaporée, dans la façon dont les ombres projetées par les débris s'étiraient au sol, me choqua. Je secouai la tête, tentai de retrouver mes esprits. De nouvelles gouttes de sang tombaient au sol. Elles avaient un suave parfum de métal et l'amertume de la défaite. Je plongeai à nouveau me regard dans celui de Cromax, le visage déformé par la haine, m'en arrachai encore, tentant de me concentrer sur autre chose, chasser ses pupilles étincelant d'un grenat féroce de mon esprit, retrouver les idées claires. Je laissai tomber la rapière au sol. Un feu couvait sous mes paupières alors closes, irradiait et inondait mon crane. Ça faisait si mal. Il m'avait fait si mal. Je devais lui rendre la pareille. Il m'avait humilié et chaque parcelle de mon corps m'était douloureuse. Je hurlai tandis qu'une lame chauffée à blanc fouaillait sous mon crâne. J'étais faible, il pouvait m'abattre à tout moment. Mais je ne pouvais pas l'ignorer. Il était fou. Ce n'était qu'un jeu. Des passes d'armes inoffensives. C'était bien plus que cela. Il m'avait blessé et je lui en voulais, je voulais sa mort, je voulais l'humilier, le faire tomber à genoux et réclamer ma clémence. Il était fou. Nous étions tous deux fous. Je le savais. Je reconnaissais cette folie. Mais le souffle me manquait.
- Arrête ! parvins-je à souffler.
Ce n'était que folie. Nous étions sous l'influence des colliers. Du moins l'étais-je. Était-il seulement sous leur influence ? Ou était-ce un autre maléfice ? Ou simplement la mort de Fléau qui avait finalement eu raison de son pardon ? Folie ou raison, toute deux pouvaient le pousser à me tuer. Si je ne pouvais lutter contre l'une, je pouvais tenter d'apaiser la seconde. Un bourdonnement m'assourdissait.
- S'il te plaît, murmurai-je, pitié.
Il n'avait cessé de fixer ma blessure avec avidité. Il franchit d'un pas la distance qui nous séparait. D'un geste fébrile, il laissa ses armes tomber au sol et s'approcha davantage de moi. Je le suppliais de retrouver la raison tandis qu'il avançait ses mains tremblantes vers moi. Je ne pouvais plus bouger, paralysée par la douleur. C'est alors qu'il me saisit à la gorge. Mes suppliques avaient été vaines. Le regard fou, il se délectait de ma souffrance tandis que j'hoquetais, commençant à m'étouffer. Je tentai de lui faire lâcher prise, mais je n'avais pas la force de le faire lâcher, que ce soit en écartant ses mains de mon cou ou en ruant comme une diablesse, tentant de le frapper de mes genoux. Je ne faisais que m'essouffler davantage. Il resserrait lentement sa prise, tout en faisant durer mon supplice. Inéluctablement je voyais le sol se rapprocher de moi. Il me projeta alors violemment à terre, décidé à en finir. Le choc expulsa le peu d'air qu'il me restait dans les poumons et ceux-ci me semblèrent prendre feu. Déjà je devenais aveugle à ce qui nous entourait.
Dans un ultime soubresaut, je parvins à heurter du genou le Sindel. Il me lâcha en étouffant un juron, tombant à genoux, tandis que je m'écroulai au sol comme une poupée de chiffon. Je tombai lourdement à plat ventre, frappant la caillasse et la terre fraîche et humide de plein fouet. J'émis un grognement au choc de quelques rochers affleurants et au frottement de ma chemise contre ma plaie. Une bouffée salvatrice m'envahit et j'inspirai avec empressement de grandes goulées d'air, la respiration rauque, ne m'arrêtant que pour tousser les particules de terreau que j'avalais au passage. Rouvrant des yeux exorbités, je tentai de bouger, décollant mon menton du sol tout en cherchant de mes bras à me soulever du sol. Ils tremblaient, la tête me tournait mais je parvins tant bien que mal à ramper à l'écart puis à me mettre à quatre pattes, terrorisée à l'idée qu'il revienne vers moi pour m'achever.
Il s'était rapproché, haletant et boitant. Sans crier gare il tomba à genoux à côté de moi. La nuque raide je lui jetai un coup d’œil craintif.
- Non, souffla-t-il près de moi, non !
La haine le transfigurait toujours, mais y était mêlée le regret, la tristesse, et, me semblait-il, le dégoût. Comprenait-il enfin ? Il tendit une main vers moi, la posa sur mon dos, comme on approche timidement un animal apeuré. Ses prunelles étaient toujours d'un rouge sanglant mais ce n'était plus sur moi qu'elles étaient fixées. Cromax avait le regard vague. Une nouvelle moue de rage tordit son visage et je compris qu'il avait compris. Il n'allait pas me tuer. Il avait compris et sa colère n'était plus dirigée vers moi. Soulagée, je poussai un soupir et m'assis face à lui, encore tremblante de notre mésaventure.
- Bois… Ça te soignera. Et ensuite, nous leur ferons payer, me dit-il simplement en me tendant une gourde.
Épuisée, je n'avais plus la force de douter et pris la gourde sans me méfier. Le liquide était épais et avait une saveur étrange, voire passablement infâme, mais il apaisait le feu de ma gorge. Une goulée, puis une autre, je retrouvais la maîtrise de mon corps et de mes esprits. Mes muscles endoloris me semblèrent plus légers et ma plaie moins douloureuse. Sans un mot je rendis la gourde au Sindel et entrepris de nettoyer sommairement ma plaie à l'aide d'un bout de ma chemise encore relativement propre. D'un coup sec je déchirai une bande du tissu du bas de la chemise pour me faire un petit bandage. La blessure n'était que superficielle mais je ne tenais à sentir la cotonnade frotter la chair à vif.
Je ramenai mes genoux sous mon menton et les encerclai de mes bras. Ma respiration avait enfin retrouvé son rythme normal. Je plongeai mon regard dans celui de mon compagnon, dans l'attente. Allait-il s'excuser ? Il avait déjà vu les colliers à l'oeuvre, il en connaissait les effets. Pourtant, il avait bien failli me tuer. Et si je n'avais pas réussi à le frapper ? Serait-il allé jusqu'au bout ? Un frisson me descendit le long de l'échine. Sans doute. Il était bien plus fort que moi, et était naturellement habité par une soif de sang qui me donnait la chair de poule. Je n'étais qu'un nouveau né face à lui. Il avait failli me tuer. Il aurait pu. Il n'avait pas su résister au collier. Comment pouvais-je lui faire confiance ? Comment me sentir en sécurité à ses côtés ? J'hésitai. Peut-être valait-il mieux faire chemin à part... En l'espace de quelques heures nous nous étions par deux fois entre-déchirés. Il n'avait rien à craindre de moi, mais moi j'avais tout à craindre de lui. Je baissai le regard. Il soutint mon regard et se releva doucement.
- Suis-moi, murmura-t-il.
Il ramassa et rangea ses armes.
- Cette épreuve, nous l’avons passée. Nous avons survécu l’un à l’autre. Ça ne se représentera plus. Plus maintenant qu’on sait pouvoir le contrer. Suis-moi, Sinaëthin. Allons chasser ces monstres qui veulent notre vie. Ils se sont par trop cachés derrière leurs colliers. Il faut mettre fin à tout ça.
Il m'attendait. Dans son regard la rage avait laissé sa place à la détermination. Et à l'affection ? Je n'étais pas aussi sûre que lui qu'une telle chose ne pouvait se reproduire. Seulement nous étions seuls, avec un but commun, et malgré tout nous pouvions compter l'un sur l'autre, au moins la plupart du temps. Et nous étions en vie. C'était le plus important et nous devions avancer. Il avait raison, nous n'avions que trop perdu de temps. Aussi étrange que cela pusse paraître, cette épreuve nous avait autant rapproché que l'avaient fait nos discussions maladroites.
- Oui. Tu as raison.
Je me relevai, ajustai mon arc dans mon dos, vérifiant qu'il n'était pas abîmé, m'époussetai brièvement et me tins droite devant lui.
- Ce petit jeu n'a que trop duré. Nous devons trouver et anéantir les maîtres de cette île, libérer leurs esclaves et nous libérer nous-mêmes. Et retrouver nos compagnons, s'ils sont encore de ce monde... achevai-je tout bas. Tu veux toujours rallier le village ?
- Oui. C’est là que le problème est noué. Avançons prudemment, toutefois. Restons hors des sentiers, pour ne pas nous faire inutilement repérer. Et massacrons efficacement ceux qui oseront se dresser en travers de notre chemin. Si nos ennemis ne sont pas là, au moins ces maisons de pierres nous ouvriront la voie vers d’autres informations.
J'acquiesçai et nous nous mîmes tout deux en route, dans la direction des dites maisons de pierres. Je craignais un peu plus tôt que nous nous eussions jetés dans la gueule du loup, en infériorité numérique mais aussi physique. A cet instant j'étais étonnamment rassérénée. Il était évident que face au Treize ou à Oaxaca elle-même nous n'étions que fétus de paille emportés par le vent, mais face à des adversaires tels que ceux déjà rencontrés sur cette île je ne doutais pas que Cromax pût nous tirer de toute situation. Avec la crainte, était venu le respect. Pas le respect emprunt de pitié que l'on éprouve pour plus faible que ce soit, ou celui, doux-amer, que l'on éprouve pour un rival direct, mais celui, emprunt d'admiration et de jalousie, que l'on éprouve pour ce qui pourrait être un mentor. J'aurais pu attribuer sa puissance à un âge plus avancé mais je doutais, de fait, qu'il y eut grande différence entre nous à ce niveau comme à bien d'autres.