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Une couronne pour le maître

 

 

Les dernières ténèbres se retiraient lentement. Le pas léger et les sens en alertes nous suivîmes la pente douce qui menait au village. Un peu en aval deux individus montaient manifestement la garde, quoique somnolents. Nous échangeâmes un signe de tête et Cromax disparut, se fondant dans la végétation. D'un geste vif et précis je tirai sur le garde de gauche, lui transperçant la gorge pour qu'il n'ait pas le temps de donner l'alerte. Au même instant, le Sindel, qui avait décrit un arc de cercle pour prendre le second garde, adossé à un arbre, à revers, trancha net la gorge de ce dernier puis essuya brièvement sa lame sur les frusques du mort tandis que je le rejoignais.

Poursuivant notre route, après avoir tiré les deux gardes orques hors de vue, nous atteignîmes bientôt une avancée rocheuse de laquelle nous avions une vue plongeante sur le fameux village. Nous nous approchâmes du bord en rampant. Sur un plateau mis à nu de toute végétation par les haches, quatorze bâtisses de pierre, imposantes au milieu de ces terres sauvages. Au loin, des individus enchaînés peinaient à tirer de lourds chariots sur une route venant tout droit du Sud. Il devait y avoir quelque chose au Sud pour qu'une route fût bâtie... Des sentinelles orques surveillaient les esclaves et encerclaient le petit village mais elles étaient dans le même état que ceux que nous avions croisé : elles n'avaient pas encore été relevées et étaient davantage habituées aux bêtes féroces qu'à des intrus silencieux.

- Treize maisons pour treize servants. La quatorzième, celle de leur maîtresse…

Était-ce possible ? Était-ce si simple ? Allions-nous affronter Oaxaca ? Des cris montèrent brusquement de la route en contrebas : L'orque qui menait les esclaves s'était jeté sur un autre garde et avait dégainé une arme, tout comme l'avait fait la vingtaine d'esclaves qui le suivaient. Les autres gardes hurlèrent à leur tour, se jetant dans la bataille.

- C’est notre chance. Profitons de la pagaille pour tuer les sentinelles avant qu’elles ne puissent donner l’alerte.

J'oubliai momentanément Oaxaca, m'en remis à Cromax et acquiesçai. L'imitant, je me redressai à genoux et tirai un trait vers une sentinelle un peu à l'écart pour être sûre de ne blesser aucun esclave. S'ils étaient contre les treize, alors ils étaient avec nous.

- Si la mêlée prend de l’ampleur, nous devrons nous rapprocher.

Ma flèche atteignit sa cible en plein dans la gorge. J'imaginai le bref hoquet de stupeur qu'avait pu laisser échapper la sentinelle avant de tomber et me réjouis. La flèche de Cromax fut toute aussi efficace. C'était autant de sentinelles que les esclaves n'allaient pas avoir à affronter. Comme je le craignais ces braves gens, vulnérables dans leur simple appareil, n'étaient pas de taille face aux sbires bien entraînés et bien armés des Treize. Quelque uns s'échappèrent. Le plus gros se rua sur les sentinelles qui avaient malheureusement déjà eu le temps de donner l'alerte. Un esclave tomba mais les orques étaient en bien mauvaise posture. D'un nouveau trait j'abattis une sentinelle sur le point d'achever un jeune homme. Sans demander son reste ni s'interroger sur la provenance de la flèche, ce dernier saisit l'épée et le bouclier de l'orque et repartit à l'attaque. Je commençai à retrouver espoir quand une dizaine de gardes sortit des masures, ameutés par les glapissements des veilleurs et les hurlements de rage des rebelles. L'interpellation allait tourner au bain de sang.

Les gardes s'organisèrent rapidement pour maîtriser le soulèvement, encerclant les rebelles. Étouffant un juron comme les sentinelles entreprenaient de tirer dans le tas dans la quinzaine d'esclaves qu'il devait y avoir là j'armai à nouveau mon bras et lâchai un trait mortel sur l'une des sentinelles. Fallait-il en priorité abattre les sentinelles, ou les gardes, pour créer une brèche dans leur formation ? La sentinelle tomba, attirant l'attention d'un garde à proximité. Il leva le regard sur les hauteurs alentours. Le souffle court, je lui tirai dessus, nous ne devions pas nous faire repérer. Un mouvement de foule bouscula le garde, lui sauvant la vie au passage, et ma flèche vint se ficher dans sa jambe. Hurlant de douleur, il appela à l'aide et ordonna aux archers de nous débusquer. Je me jetai brusquement en arrière pour échapper à leurs regards. Des exclamations enflammées montèrent, on nous avait repéré.

- Nom de... grommelai-je.

Le soleil naissant avait dû se refléter sur mon bouclier de poignet, ou le mouvement avait-il simplement attiré leur attention. Les premières flèches s'abattirent sur nos positions. Les tirs étaient maladroits et venaient se planter soit dans la falaise soit plus loin derrière nous mais ils n'allaient pas leur falloir longtemps pour les ajuster et nous tirer comme des lapins.

- Bon, je crois qu'on va devoir descendre, Cro.

J'aurais pu m'excuser de nous avoir fait repérer, me sentir coupable, mais à vrai dire ce n'avait été qu'une question de temps avant que nous dussions nous joindre à la mêlée. A cette distance et dans la cohue qui régnait le tir à l'arc devenait un jeu de hasard qu'il n'était pas bon risquer.

- Bon, puisqu'on n'est plus à ça près... maugréai-je en me relevant.

Je reculai prestement du bord de la falaise, posai mon arc, retirai ma besace, mon carquois, mon manteau et sortis de la dite besace mon heaume en acier blanc à tête de félin et ma robe de mirthill. A défaut d'être discret, cet attirail faisait grand effet, je devais bien l'avouer. Je passai donc le heaume et la cotte longue, rangeai ma fourrure dans le sac et repassai carquois, besace et arc à mon épaule, le tout en un temps record.

- Contournons la falaise, prenons-les par le flanc. Il faut avant tout abattre les archers pour pouvoir se déplacer. Tu fonces, je te couvres. Au moins on fait diversion. Puisque les esclaves sont au cœur de la mêlée, je reste en périphérie pour écrémer les rangs des gardes pendant que tu t'interpose au cœur de la mêlée pour permettre aux esclaves de se replier. On doit les évacuer. Encourage-les à prendre les armes. Un cadavre est toujours utile.

Si nous agissions assez vite nous pouvions les prendre de court.

- Avec plaisir.

Il avait déjà changé son arme métamorphe en une impressionnante hache luisant d'un éclat inquiétant et avait dégainé sa sinistre rapière. Et déjà il glissait au bas de la pente dans une nuage de poussière, armes brandies, sa crinière striée voletant derrière lui. Expérimenté, je l'imaginais aussi fin stratège. La soif de sang l’emportait manifestement sur la finesse. Mais après tout, s'il était assez puissant pour se le permettre, pourquoi s'en priver... Il esquiva de justesse une flèche et bondit sur un adversaire. Le nombre d'adversaires comme celui de nos alliés allant diminuant je m'élançai aussitôt, nous n'avions plus de temps à perdre.

 

 

Offrant une cible inratable je ne manquai pas faire l'objet du tir d'une sentinelle. Perturbée par un hurlement qui monta de l’attroupement, sans parvenir à savoir d'où il venait, je ne su esquiver la flèche. Celle-ci me parvint en pleine poitrine. Mais le coup était trop faible et ma tunique scintillante faite de mithrill. Je n'émis qu'un grognement, pensant au bleu que je risquais d'avoir. Vexée j'encochai une nouvelle flèche et abattis sur l'instant la sentinelle qui avait dû se dégager du groupe pour avoir le champs libre et offrait donc une cible toute aussi belle. Nous n'étions plus qu'à une quinzaine de pas de distance. Elle réagit trop lentement et se prit ma flèche sous l'aisselle au lieu de se la prendre un plein cœur. Peu importait. Elle tomba tout aussi lourdement dans la poussière où elle avait longtemps traîné les malheureux esclaves.

D'un rapide coup d’œil circulaire je fis le point : il restait dix sentinelles, quatre gardes, deux esclaves et... Je plissai des yeux, perplexe. Un orque. Et un Shaakt ? Je ne pu distinguer s'ils portaient des colliers mais ils se battaient tout comme nous contre les sbires des Treize, c'était tout ce qui importait sur le moment. Avec Cromax, nous étions donc à six contre quatorze. Difficile mais faisable. Je passai mon arc dans mon dos et me saisis de mon fouet avant de bondir auprès de mon compagnon. La soif du sang brûlait encore dans ses yeux. Décidée à ne pas me laisser aller à la sauvagerie je fis claquer mon fouet bruyamment pour attirer l'attention de nos ennemis et hurlai à leur intention.

- RENDEZ LES ARMES OU NOUS VOUS TAILLERONS EN PIÈCES !

Ma mis en garde se perdit dans le vent. Il venait de se lever et chassait à mon soulagement la puanteur du sang. Si les combats s'étaient interrompus un instant, ils avaient repris aussitôt. Cromax comme l'orque ou l'autre archer étaient aux prises avec nos adversaires. Leur nombre décroissant ne semblait pas calmer les sentinelles. L'une d'elle fondit sur moi alors que je m'attardais sur foulard au cou de l'archer. Dans le même mouvement je me baissai et lançai un coup de pied rageur dans le ventre de mon attaquant. Celui-ci roula sur lui-même pour limiter les dégâts et attrapa mon fouet au vol alors que je le lançai vers lui. Surprise, je n’eus pas le réflexe de lâcher prise et me fis traîner au sol sur plusieurs mètres. Je me retrouvais pratiquement sous elle lorsque la sentinelle abattit son arme sur moi. Je la parai avec le bouclier à mon poignet droit, en profitai pour tenter de lui donner un coup de poing de mon bras libre mais le choc sur mon bouclier me déséquilibra et j'écrasai mes phalanges sur le plastron renforcé de mon ennemi dans un craquement douloureux. Un bref cri m'échappa, se perdant dans le brouhaha ambiant. Dégageant mon bouclier je le lançai violemment contre le visage de la sentinelle. Sonnée, elle s'écarta, laissant un abondant flot de sang derrière elle. Le fouet était fort pratique, autant en combat que hors combat mais c'était l'une des armes qui me répugnaient le plus à l'heure d'achever proprement. Tuer sur le coup était pratiquement impossible. Avec une grimace dégoûtée je passais derrière la sentinelle et passai le fouet autour de son cou avant de le resserrer de toutes mes forces pour abréger la lute. Ruant au début, la sentinelle cessa vite de s'agiter. Je détestais le corps à corps.

Je m'écartai du corps pour laisser celui-ci s'effondrer dans un bruissement. Nous étions quatre, ce n'était plus qu'une question de minutes. Je massai distraitement mon poing droit et lorgnai sur une sentinelle qui s'approchait de moi à grands pas. Un grognement de l'archer humain derrière moi me fit me retourner. Une sentinelle était sur lui et il était manifestement en mauvaise posture, gêné par le manque de distance entre lui et sa cible. Il ne pouvait pas tirer. Avait-il seulement une autre arme ? Je bondis près de lui, fouettant l'arme de son agresseur pour le désarmer. Son arme tomba, une autre sentinelle nous menaçait mais une irrésistible pulsion me gardait toute entière concentrée sur le foulard au cou de l'homme. Il me le fallait. Je perdis de précieux instants et c'est l'archer qui me sauva la mise en tirant une flèche en plein cœur de la sentinelle qui approchait et en fichant un coup de poing à celle que j'avais désarmée. Il me lança un regard mauvais, manifestement méfiant, avant de se faufiler à l'écart de moi. J'étais venue à son secours, mais il m'avait tout autant sauvée. Pourtant je bouillonnais intérieurement, brûlant de le rattraper pour lui faire cracher un mot de remerciement. Son foulard... L'orque aussi avait un foulard à son cou. Peut-être avaient-ils eux aussi des colliers comme les nôtres et tentaient ainsi de les dissimuler. Mais les explications devaient attendre. Alors que la sentinelle se relevait je lui fis le coup du lapin. Son craquement était aussi sinistre que les gargouillis d'un étranglé. A reculons je m'éloignai du combat, rangeant mon fouet pour reprendre mon arc. La mêlée s'était encore éclaircie. Je me remis en position de tir et lâchai un trait sur une autre sentinelle.

Ma flèche fit mouche et la sentinelle s'effondra avant d'atteindre sa cible, le Sindel. Maculé de sang, insensible à ce qui l'entourait, il paraissait en transe. D'un pas raide je le vis approcher de la grande orque puis arracher le foulard qu'elle avait au cou. L'autre archer se précipita aussitôt sur eux mais je n'entendis pas ses paroles. Le dernier garde se ruait sur moi, épée au clair. J'esquivai prestement son coup de taille en bondissant sur le côté et lui décochai un coup de pied dans le bassin pour le faire choire. Il s'affala en grognant et se releva aussitôt mais j'avais déjà encoché une nouvelle flèche. Il ouvrit la bouche et leva son arme mais se figea lorsque la flèche se planta dans son œil, lui traversant la cervelle. D'un coup d'oeil je constatai que nous étions seuls. Deux sentinelles fuyaient vers le sud. Momentanément distraits, les trois autres ne l'avaient pas remarqué. Décidée à n'épargner personne je pris le temps de me camper dans une position qui me garantissait une grande stabilité et m'apprêtai à abattre les fuyards.

- Vous ne m’échapperez pas ! sifflai-je pour moi.

- SILENCE ! rugit une voix.

Cromax prit les devants.

- Pourquoi me tairais-je ? Pourquoi obéirais-je à un seul ordre de ceux qui me retiennent ici contre ma volonté ? Hurla-t-il. Montrez-vous, lâche ! ajouta-t-il en se préparant au combat.

L'archer s'était pétrifié et l'orque s'était mise à grogner tout en adoptant elle aussi une position défensive que j'imitai instinctivement.

- Créan, un des treize ! expliqua-t-elle.

A ce moment même le dit Créan sortit sur le balcon d'une des demeures.

- Pourquoi obéir ? Parce que vous êtes des esclaves et qu'un esclave, soit ça obéit, soit c'est puni, énonça-t-il tranquillement, tout en s'étirant, affichant qu'il ne nous craignait pas le moins du monde.

- N'avez-vous pas arraché ce foulard à la Garzok, par pure obéissance ? Ce combat était amusant, mais trop bruyant. Maintenant partez avant de vous entre-tuer...

Il nous congédiait comme des enfants. Alors était-ce donc à lui que les colliers obéissaient ? Et tout ceci n'était donc que simple divertissement pour lui ? C'était l'un des Treize après tout. Et nous ne faisions effectivement pas le poids. Bien que désormais conscients du pouvoir des colliers il n'étaient pas dit que nous fussions en parfaite mesure de nous contrôler et d'éviter de nous massacrer mutuellement. Et nous n'avions plus aucune chance de prendre Créan par surprise. Heureusement aucun de nous n'était grièvement blessé mais nous avions perdu un temps précieux et gaspiller nos forces dans cette attaque pour bien peu résultats. Il était temps de mettre un terme à cette ridicule tentative, reconnaître notre erreur et battre en retraite, qu'importe ce qu'il pouvait en coûter à l'orgueil du Sindel. Mes muscles brûlaient d'effort et je me demandai soudain si cette colère était bien la mienne, et ces douleurs le fruit de mes efforts....

L'orque s'éloigna en hâte, déchirant au passage un morceau de tissu d'un cadavre pour s'en refaire un foulard.

- Cachez la pierre, nous lança-t-elle sans vraiment se retourner, comme un dernier conseil.

Cromax lui emboîtant le pas, je fis de même, soulagée que l'on s'éloigne de Créan bien que bouillant de l'intérieur en imaginant sa moue amusée devant notre lamentable fuite. Sans un mot il imita l'orque, préférant déchirer une pièce de tissu de son propre vêtement pour en envelopper l'avant du collier. Poussant un bref soupire je fis de même en prélevant un morceau sur une manche de ma chemise, déjà en bien piteux état, et vins au niveau de Cromax et l'orque.

- Que savez-vous de ces pierres ? De ces colliers ? Que connaissez-vous de cet endroit ? D'un coup d'oeil inquiet je constatai que l'archer manquait à l'appel. Et votre ami... ? Je le repérai finalement, filant vers le sud et le désignai du menton. Doit-on le suivre ou le ramener ou... ?

- J’arrive du sud, de la carrière de roches, expliqua l'orque tout en sortant de sa besace une pierre on ne peut plus banale. Une fois la roche cassée, on a deux pierres : une petite et une grosse, poursuivit-elle en rangeant le morceau gris et sortant deux pierres taillées aux couleurs surprenantes.

L'une était nettement plus grosse que l'autre et nous renvoyait nos reflets avec une précision fantastique et peu de déformation. Je lâchai un hoquet de surprise en réalisant ce qui clochait : ce n'était pas un reflet, comme dans un miroir, mais bien une image animée, comme celle des galeries de Nosvéris. Me déplaçant devant les pierres je compris que la grosse nous montrait ce que la petite « voyait » à la manière d'un œil.

- Pierre de vision, lâcha sèchement l'orque, manifestement agacée d'avoir à nous expliquer tout ceci.

Elle ramassa les pierres avant de s'adresser à moi.

- Il a fait son choix, j’ai fait le mien, faites de même. J’ai pris cette direction afin de trouver comment fonctionne ce collier et comment il se contrôle. Il me rend plus forte, mais je n'aime pas qu'il contrôle mon esprit.

Elle était parfaitement consciente du rôle des colliers. Mais ne savait pas comment leur échapper. Nous pouvions seulement rester sur nos gardes et veiller à ne pas laisser la pierre de vision de nos colliers à découvert.

- Et vous, que savez-vous d’utile ?

J’hésitai à répondre, pas plus enchantée qu'elle de palabrer en de telles circonstances. Du moins avions-nous lentement repris notre progression, pressés de mettre le plus de distance possible entre nous et Crean.

- Cet endroit est une île. Une île appartenant à Oaxaca et à ses treize Sergents, qui leur sert de centre d’entraînement et de… laboratoire. Ils y testent leurs créations monstrueuses, se servant des possesseurs de colliers comme de chair à nourrir les créatures ignobles dont ils ont peuplé l’île. Hommes déformés, lézards agressifs, âmes perdues, voilà nos rencontres, jusqu’ici. Il est possible que les treize sergents soient présents… Dans ces maisons de pierre d’où nous venons. Mais je ne crois pas…

Je gardais le regard rivé sur l'orque, guettant ses réactions. Aussi loin que je pouvais me souvenir, il ne me semblait pas avoir jamais fait équipe avec un orque. Rien de très engageant. Cromax ne finissant pas sa phrase je me retournai vers lui et suivis son regard.

Un nouveau village se dressait sur notre chemin. Mais il n'avait rien à voir avec celui que nous venions de quitter. Une tempête semblait l'avoir ravagé, arrachant les toits, déchaussant les rares pavés, brisant les poutres, lessivant les sols pour n'y laisser qu'une boue immonde, mélange d'argile, paille moisissante, excréments, linges abandonnés, et je m'attendais presque à voir des rats cavaler. Ils avaient déjà dû être mangés. Pourtant, malgré tant de désolation, le village n'était pas complètement abandonné. Des gardes se tenaient, ou plutôt gisaient, au abord de la villes, la mine brouillé, le regard vitreux quand ils ne ronflaient pas, et les jambes flageolantes quand ils n'étaient pas vautré dans cette boue qui maculait tout dont la puanteur était à la hauteur du spectacle qu'offrait ce semblant de civilisation.

Des cris, des rires gras, éclataient encore, en provenance d'une bâtisse ornée d'une enseigne représentant un chat noir et n'augurant rien d'autre qu'une taverne mal famée. Des réfugiés se cachaient-ils dans les demeures ouvertes aux quatre vents ? Que s'était-il passé ici ? Une armée ? Les intempéries ? La seule débauche ? Il s'agissait soit d'une nouvelle expérimentation soit des quartiers des soldats et serviteurs des Treize. Cette île leur appartenait, tout ce qui était là leur était forcément lié. Alors que nous avançâmes j’eus la confirmation qu'il s'agissait d'un camp ennemi. Au détour d'une construction nous eûmes tout le loisir de contempler les atroces tortures infligés à des prisonniers sur la place publique. Je détournai le regard, songeant que tout ce que nous pouvions faire pour libérer les malheureux torturés était d'abréger leurs souffrances du fil de nos lames. Les pauvres étaient nus, suspendus dans les airs, lacérés et laissés à la merci des charognards et du froid. Je me fis violence pour réprimer l'envie de vomir.

A la vue de ces horreurs, Cromax dégaina son arme métamorphe et la planta dans un garde ivre mort qui se roulait dans ses propres déjections. Je contemplai le cadavre avec détachement, et calculai froidement qu'il allait nous falloir du temps pour tuer toutes les gens des Treize présents dans ces ruines. Je n'avais pas la soif de sang de mon compagnon mais comprenais ses actes et étais prête à lui prêter main forte sans poser de questions ou demander de comptes. Un grondement sourd monta du sol, nouant mes entrailles, comme en réponse à la colère du guerrier et à la souffrance à laquelle nous assistions.

- Le volcan entre en éruption. Toute l’île pourrait disparaître sous la cendre et les coulées de lave et de boue brûlante… nous prévint Cromax.

Je n'avais jamais vu d'éruption de mes propres yeux et bien que fascinée je ne souhaitais pas risquer nos vies pour le simple spectacle.

- Il faut donc agir vite, lui répondit l'orque.

Elle se dirigea vers la taverne, attrapant au passage un garde fort aviné qui en sortait et lui flanque un coup de poing dans le ventre. Le souffle coupé, il tituba de plus belle et n’eut pas le temps de réagir avant que l'orque ne lui mette un bandeau de cuir. Satisfaite, elle recula, fit claquer son fouet.

- Emmène-nous dans le lieu où ils contrôlent ces colliers dotés de pierre de vision ! Puis dis-nous ce que tu sais sur ce qui se passe ici !

- Tu peux les contrôler ? m'exclamai-je. Je voulais savoir comment, et si nous pouvions en faire de même, dans l'idée de mieux comprendre nos propres atours contraignants. Peu importe, me repris-je. Nous n'avions pas le temps. Quel temps avons-nous selon toi Cromax avant d'être en danger dans ce village ?

Je ne souhaitais à personne de mourir brûler vif. Dans la mesure du possible il nous fallait au moins achever les prisonniers agonisant, et sauver ceux qui pouvaient l'être...

- Le fouet et cette couronne de cuir sont liés. Les esclaves de la mine en portaient tous.

Elle désigna le fouet accroché à la ceinture d'un garde endormi, identique au sien. Elle avait dû le dérober à un garde. C'était bon à savoir, mais quelque peu inquiétant de savoir qu'il suffisait qu'elle, ou tout autre individu, nous enfonce cette lanière sur la tête et fasse claquer son fouet pour faire de nous ses jouets...

- Ça dépend de la direction que prend la coulée, intervint Cromax en réponse à ma précédente question. Et du moment de l’éruption. Je ne saurais vraiment en dire plus. Nous pourrions être en danger partout, sur cette île. Pas seulement ici.

Inquiète je retournai mon attention vers le volcan, faisant vibrer le sol d'un grondement sourd et de craquements sinistres en écho à pétulantes échappées de fumée. A cette vue, et surtout sous l'effet de la couronne de cuir, le garde se mit à nous raconter tout ce qu'il savait, à toute allure et sans trop prendre le temps de respirer. Il nous expliquait tout, comme si sa vie en dépendait. Ce qui n'était pas tout à fait faux. Il parla des créatures, des expériences, des Treize, du village. Il me sembla qu'il n'avait rien à nous apprendre et en éprouva une pointe de contentement.

Cromax s'était éloigné, et je réalisai avec un temps de retard qu'il avait abattu un autre garde. D'un pas décidé, il se portait à la rencontre de trois autres gardes, endormis sous un porche, quand je remarquai qu'il avait le même comportement que j'avais pu constater précédemment. Il semblait emporté par une soif inextinguible de sang. Tout en le sachant je ne pu retenir un hoquet de stupeur quand il écorcha vif les trois malheureux. Déjà il s'avançait vers d'autres proies, guère moins éméchées mais conscientes du danger. Effrayées, elles tentaient de fuir. Mais le Sindel n'était plus que vengeance et violence. La fureur déformait ses traits. Il se mit à courir, taillant dans le vif, s'éclaboussant de sang. Au loin la montagne gémissait, et menaçait de tous nous engloutir. Nous ne devions pas nous séparer.

- Cromax ! appelai-je tout en me lançant après lui.

Je ne doutais pas de sa puissance, je ne regrettais pas la mort de ses victimes, mais l'angoisse me fouaillait les entrailles et je craignais que l'on se perde les uns les autres. Il ne fallait pas laisser place à la panique. Il déchirait, transperçait, rugissant de colère, sans jamais s'arrêter. Il enchaînait les massacres, ne laissant derrière lui que des cadavres poisseux et de longues traînées sanglantes. Et je lui courais après, sans jamais oser m'approcher trop, de peur qu'il ne s'en prenne à moi.

- Cromax !

- La blanche pour la puissance et la rouge pour la soumission ! annonça l'orque sans que je saisisse le sens de cette remarque.

Un lointain sifflement glissa le long du vent. Une subtile modification dans l'air me fit tiquer. Les sens en alerte je jetai des regards perplexes autour de moi. Puis je le vis. Dans le ciel filait un monstrueux amas auréolé de flammes. Il se précipitait vers l'île.

- Dame ! eu-je à peine de le temps de m'exclamer. Déjà il s'était écrasé, soufflant sa poussière jusque nous et faisant frémir les cimes. Une chance qu'il ne fut pas de taille plus conséquente. Il aurait pu anéantir l'île et nous avec dans le même temps...

- Il nous faut quitter cet île. La détruire. Effacer tout ce qu’elle représente.

Cromax était revenu sur ses pas, hagard, maculé de boue et de sang. Mais déjà il repartait, filant en direction des torturés. Il nous fallait partir. Mais pas sans les esclaves restant. Pas sans les rares innocents de cette île. Et les créatures ? Avaient-elles une chance de regagner leur dimension ? Pouvait-on les aider ? J'aurais aimé avoir des ailes. Surtout dans de telles circonstances.

- Il n'y a pas d'autre village n'est-ce pas ? demandai-je d'une voix blanche tant à l'orque qu'au garde sans les regarder vraiment.

L'orque était occupée à tenter de déloger le cristal rouge du collier du garde. Trop forte ou trop peu habile elle la brisa nette sous son poids, projetant des éclats au sol. Au même instant le garde s'affaissa sur lui-même, se relâchant complètement comme sonné. Contre-coup de ses émotions ou réaction à la fracture de la pierre ?

- Non. Pas... Pas d'autre village.

Il avait le regard vague. Il ne risquait plus de nous être d'une grande utilité. Une nouvelle plainte monta des profondeurs du sol, resserrant l'étau qui meurtrissait mes entrailles. Le volcan cracha de plus belle sa fumée épaisse, emplissant l'air de l'odeur âcre du souffre. Bientôt c'était à l'effluve de la chair calcinée que nous allions pouvoir goûter. Un frisson me parcourut l'échine. De la fumée, rien que de la fumée, qui brûle les poumons à chaque inspiration, l'odeur du sang, des corps brûlés, et le sinistre craquement des flammes pour toute éloge funèbre, avant que tout ne soit englouti... La bile me remonta aux lèvres. Je m'écartai précipitamment pour aller m'appuyer contre la bâtisse la plus proche, pliée en deux par les nausées. Il n'était pas encore trop tard. Cette fois je pouvais encore changer le cour des choses. Je pouvais agir et faire amende honorable pour les Henehariens que j'avais condamné au bûché, livré à Oaxaca.

Me reprenant je jetai un coup d’œil craintif au volcan, puis dans la direction d'où montaient encore des cris, là où Cromax passait. Mon instinct me poussait à fuir. Fuir cette île. Elle allait être détruite de toute façon. Il n'aurait été que miséricordieux de mettre une fin rapide aux prisonniers torturés depuis Dame savait quand par les sbires des Treize. Mais ils méritaient de vivre, ils en avaient le droit, et Cromax semblait bien décidé à rendre la justice - quoiqu'il le fit à sa façon. Et les autres ? Mon instinct me poussait à fuir, ma raison aussi, mais mon honneur réclamait que je suive le Sindel, tandis que ma pitié allait aux créatures ramenées en ces terres.

Pouvait-on seulement quitter l'île ? Et pour aller où ? Nous n'avions ni provisions ni cartes, et aucune idée d'où trouver tout ceci ni de ce que faisaient les autres. Crean allait-il laisser son île être détruite par les caprices de la nature ? Ou était-ce volontaire et comptait-il fuir ? Peut-être y avait-il une zone sûre où il comptait se réfugier. Il était le mieux placé pour savoir de quoi il retournait, et libérer les créatures, les rendre à leur monde si tout était perdu sur cette île...

Allant contre tout instinct de survie, contre la raison même, la morale et tout le reste, je repartis au pas de course en direction du village. S'il avait souhaité notre mort, il aurait pu satisfaire à ce désir alors que nous étions à sa merci au village. J'espérais ne pas me tromper.

A ce rythme-là, l'île ne pouvait voir un autre jour se lever. Les Treize devaient avoir une solution, une alternative tout au moins. Marchant rapidement et trottant quand le terrain le permettait, je rejoignis rapidement le village des maîtres. Des soldats épargnés et des esclaves que nous n'avions pu sauver s'affairaient à ramasser les cadavres que nous avions laissé dernière nous. Les corps inertes de nos compagnons d'armes étaient entassée sans ménagement dans une charrette tirée par des bœufs. Sans doute allaient-ils être jetés dans une fausse. Ou donné en pâture à Dame savait quelles créatures. Les gardes, ou du moins ce qu'il en restait, étaient dépouillés et alignés, possiblement en vue d'une rituel. Tant qu'ils restaient bien morts, Crean pouvait bien faire tous les rituels qu'il voulait.

- CREAN !

Quelques gardes et esclaves se retournèrent vers moi, vaguement intrigués et se remirent aussitôt à la tache. Leur manque de réaction me fit penser que leur maître devait toujours être là, et qu'il n'y avait nul besoin de s'occuper de moi puisqu'il allait s'en charger.

- CREAN ! criai-je de nouveau en m'approchant davantage de sa demeure.

- Si tu tiens à ta peau, arrêtes de crier, un peu.

Je me retournai et me retrouvai face à une jeune fille guère plus âgée que... Je lâchai un soupir et reconnu aussitôt l'enfant qui m'avait remis le maudit collier.

- Si tu veux le tuer, vas-y, il a pas besoin de moi pour le défendre. Par contre, si tu veux parler, viens avec moi. La maison de Leona est vide, on sera bien là-bas.

Comme s'il pouvait avoir besoin d'une enfant...

- Parler ? C'est-à-dire que...

Peut-être la jeune fille était-elle plus proche de Crean que je ne l'aurais imaginé. Si elle me proposait d'avoir un tête à tête avec elle sans doute était-elle en mesure de répondre à mes questions. Et bien qu'elle fût contrainte par un collier identique au mien, elle pouvait théoriquement parler librement. Il me tardait de comprendre qui elle était et ce qu'elle faisait au service de ce monstre.

- Soit. Leona ? repris-je d'un ton intrigué.

Ce faisant je fis mine de lui emboîter le pas, prête à la suivre.

- Oui, Leona, celle qui aime les plantes. Mais elle est morte il paraît ; en tout cas elle est pas encore de retour.

A ces mots elle me guida vers une bâtisse couverte de végétation et ouverte aux quatre vents. A mon grand étonnement, tandis que les gardes faisaient peu cas de ma présence, c'est tout juste s'ils ne tressaillaient pas au passage de la jeune fille, s'écartant respectueusement. Aussi lorsqu'elle m'invita à entrer dans la demeure abandonnée un frisson me remonta le long du dos.

 

 

- Viens, ici on sera à l'abri des oreilles indiscrètes.

J’acquiesçai d'un signe de tête en guise de remerciement.

- Qui était cette Leona ? demandai-je prudemment.

- Leona ? C'est l'une des treize. Comme Crean, Khynt, Karsinar, Xenair ou même Gadory. Tu étais sur un autre monde ou quoi ?

- Je... Non mais... J'ai été longtemps absente. J'ignorais leurs noms, les noms des Treize, celui de Leona. Mais... Ils ne sont plus vraiment Treize alors ?

- Pour l'instant ils sont douze. Mais Oaxaca ne tardera pas à ramener Leona, ça serait pas la première fois.

J'avais un instant espéré que la tâche nous serait simplifiée mais il ne devait visiblement pas en être ainsi. L'ombre de la dame noire planait toujours sur nous, et ses noirs pouvoirs ne cessaient de m'inquiéter.

- Ah. La nécromancie bien sûr. Tu les connais bien n'est-ce pas, les Treize, Oaxaca ?

Elle devait savoir bien des choses, et ne semblait pas craindre de me les révéler.

- Plus compliqué que de la nécromancie, mais j'ai jamais compris la différence. Et je les connais un peu, normal en sept ans après tout.

Plus compliqué que la nécromancie ? Je m'intéressais peu à ces choses mais ça ne me disait rien de bon. S'il ne s'agissait pas de nécromancie, alors de quoi pouvait-il s'agir ? Un pacte ? Un pacte avec Thimoros ?

- Je n'y connais pas grand chose non plus à vrai dire.

Je lui fis un sourire compatissant, réalisant que sept années ce devait être terriblement long au service des Treize...

- Mais ces colliers, ça j'en ai compris les pouvoirs... Ça fait donc sept ans que tu es leur esclave ? Les gardes pourtant, j'ai bien vu la façon dont ils s'écartaient devant toi...

- Esclave ? Non, je vous l'ai dit, je suis libre moi. Je suis une des lieutenantes de Crean, c'est pour ça que les gardes s'écartent. Qu'ils essayent de me bousculer et ils vont pleurer d'agonie !

Je frissonnai et me reculai par réflexe. Je n'avais pas souvenir qu'elle m'ait déjà dit une telle chose...

- Une des lieutenantes. Je comprends mieux... J'imagine que c'est cette apparence qui me trompe.

Je n'avais une plus petite fille en face de moi, mais un adversaire redoutable dont je ne doutai pas un instant des menaces. Au moins ça expliquait ce tête à tête.

- Sans doute, oui. Crean nous avait choisie toutes les quatre pour ça. Vous autres humains et elfes vous vous laissez tellement tromper par les apparences.

Elles étaient donc quatre. Sans doute toutes aussi trompeuses. Avions-nous été choisis de la même façon ?

- Choisies ? Comme il nous a choisi moi et mes compagnons ? repris-je.

- Comme JE vous ai choisi, tu veux dire. Oui, à peu près. J'ai juste dû vous forcer un peu plus la main.

Je frissonnai de nouveau. Nous étions entre les mains d'une enfant... Des jouets...

- C'est donc à toi que l'on doit de s'être retrouvé ici. Mais pourquoi ? Pourquoi nous avoir choisi ? Nous avoir amené ici ? Que veux-tu faire de nous ? ... Et quel âge as-tu donc ? Pour autant que cette notion ait du sens pour toi...

- Je vous ai choisi, c'est tout. Crean nous a demandé de trouver des gens puissants et indépendants et d'un peu toutes les races, sauf Garzoks et Sektegs. J'avais même un Oudio, mais le collier n'a pas marché sur lui. Et je vous ai choisi parce que vous aviez l'air d'aventuriers ou de mercenaires, enfin ce genre de gens qui n'obéissent à personne quoi. Et Crean vous a fait venir pour voir si les colliers marchaient comme prévu. Quant à mon âge... Oh... Plus âgée que toi. J'ai arrêté de compter à 400 à vrai dire. Et 400 ans, c'était déjà longtemps avant de venir avec Crean.

Je me sentais à la fois flattée et ulcérée d'avoir été choisie, un vulgaire jouet entre leurs mains oui, sur lequel tester leurs terribles pouvoirs... Et rien d'autre que ça. Et plus la conversation avançait, et plus je craignais mon interlocutrice. Quatre cent ans avant même d'être choisie par Crean - j'ignorais qui était cette jeune fille, ou plutôt ce qu'elle était, et redoutais de l'apprendre. J'allais pourtant devoir éclaircir ceci.

- Et maintenant ? éructai-je.

- Bah Crean songe à vous tuer, les colliers ne marchent pas à chaque fois. La preuve, il vous chasse et vous êtes revenus même pas une heure après. Mais Khynt n'est pas d'accord, lui. Il veut vous recruter, pour votre puissance.

- Et l'île ? Et ce volcan ?

J'étais effarée.

- Quoi l'île ? Ah, l'éruption tu veux dire ? Aucun risque, la lave coule sur l'autre versant, enfin d'habitude.

« D'habitude... » Rien de très rassurant.

- Et toi ? Que veux-tu ? fis-je en me radoucissant. Elle pouvait être notre salut.

- Moi j'vous trouve drôle. Enfin, moins depuis que vous avez caché vos colliers, c'est sûr. Mais vous connaissez l'île et une île secrète c'est moins sympa quand plein de gens la connaissent, t'es pas d'accord ?

- Si bien sûr. Mais on ne me fera pas croire que les Treize maîtres seraient incapables de nous faire oublier son existence... Il n'a jamais été question de nous laisser repartir n'est-ce pas.

Je la regardai d'un air sincèrement navré. Je doutais que le souvenir de cette île fût le véritable problème. Ils voulaient simplement continuer à jouer avec nous, ou se jouer de nous.

- Vous savez très bien que l'on ne restera pas ici. On partira, ou on mourra en essayant. J'étais venue dans l'idée de tenter de faciliter les choses, épargner des vies...

- Si les colliers avaient marché, vous auriez tous été relâchés vivants, à notre service. Mais comme ça n'a pas marché; c'est soit vous acceptez de vous enrôler gentiment, soit on va devoir vous tuer, en effet. Mais si tu veux, moi je te veux bien à mon service, t'as l'air gentille !

- Je crains avoir déjà prêté allégeance et mes obligations ne sont guère compatibles... J'étais sur la réserve. Je devais me comporter intelligemment. A moins que vous ne puissiez laisser la vie sauve - et la liberté - à mes compagnons.

- La liberté et la vie sauve ? Rien que ça. Faudrait que je négocie avec Crean pour ça. Puis avec Kynth aussi. Puis vos compagnons... Lesquels ? Le gris et la Garzok ou tous les autres aussi ?

« Tous les autres... » J'ignorais combien nous étions. Elle ne pouvait désigner par là ce qu'il restait de notre troupe de Kendra Kâr, il devait y en avoir d'autres...

- Vous savez comme moi que vous ne les retiendrez pas si facilement.

- Oulà, une seule vie en échange de plus de trente ? Je doute pouvoir faire avaler ça à Crean. Mais je peux vous faire une autre proposition. Si vous parveniez à gagner l’allégeance du gris qui t'accompagnais, du Shaakt, du vieux mage de feu, du pirate borgne et de la jeune Hafiz, alors je laisserais les autres. Cinq personne à convaincre plus vous, ça fait six vies contre les vingt-cinq autres.

Trente. C'était bien assez pour raser ce village si nous pouvions êtres réunis...

- Trente vies, qui ne vous appartenaient pas, contre celles de vos sbires, la sécurité de votre île, et la mienne. Je ne connais même pas ces gens dont vous parlez, et je crains qu'ils se refusent à toute coopération.

- Je peux vous mener à eux, c'est pas un soucis. Et vous ne voyez pas les choses de la bonnes manières. Ces vies, dont la vôtre, nous appartiennent. Nous pourrions vous demander de vous entre-tuer, vous finiriez bien par obéir. Ce serait une solution pour en finir d'ailleurs. Mais vous êtes puissant, Khynt a raison. Notre proposition est pourtant simple : nous gardons les six plus puissants et laissons les autre en vie.

Ma vie appartenait à Yuia, et elle allait le comprendre bien assez tôt...

- Je vais être plus gentille encore, reprit-elle après un court temps de réflexion, pour votre rédition, on libère cinq des vôtres. A chaque personne de la liste venant se soumettre à Crean, à l'une de nous ou à n'importe lequel des Treize d’ailleurs, nous en délivrons cinq de plus. Dans deux jours, nous ferons se suicider tout ceux n'ayant pas été délivré ou ne s'étant pas soumis. Oui, ça je peux négocier avec Crean, ça l'amusera !

Mon cœur manqua un battement.

- C'est ça que vous appelez être plus gentille ? Un suicide sous deux jours n'est guère encourageant... Je me ressaisis et réfléchis rapidement. Vous pouvez contrôler tous les porteurs de colliers ? Nous n'avons qu'à les rassembler ici. Je pense que leur exposer le marché rendra les cinq autres éléments retenus plus enclins à une éventuelle allégeance... Ils verront de leurs yeux ceux qu'ils sauveront.

- Ah oui, c'est plus gentil. Au moins si vous ne parvenez pas à convaincre les autres, tout ceux convaincus auront la vie sauve. Dans la première idée, il faut les six pour que vous ayez tous la vie sauve. Elle fit une pause. Et non, si on vous rassemble c'est pas marrant. Puis si vous vous rebellez et que vous êtes tous au même endroit, ça serait trop risqué. Vous êtes moins dangereux séparément. Puis ça va être marrant de vous voir courir l'île pour sauver des vies !

Je lui lançai un regard meurtier.

- Deux jours... Je ne sais même pas quelle taille fait l'île... Et je n'ai ni ailes et ni monture...

- L'île fait trente kilomètres, d'un bout à l'autre. Et pour les ailes, désolé Xenair a quitté l'île hier matin. Elle s'esclaffa. Rassurez-vous, ils sont dans un rayon de 10 kilomètres environ, puis d'autres peuvent aussi les convaincre. A mon air dépité elle enchaîna. Si vous préférez, je peux vous couper la tête tout de suite. Il paraît qu'on ne sent rien.

Je n'avais pas tellement le choix.

- J'imagine que je n'ai plus qu'à me mettre en route dès à présent. Me guiderez-vous vers les autres ?

- Venir avec vous ? Comme otage ou comme garde du corps ?

Elle rit de nouveau. Je n'y avais même pas songé. Comme si elle risquait quoi que ce soit... Elle était sûrement d'un tout autre niveau, et pouvait nous ordonner de nous suicider. Je ne souhaitais en aucun cas m'en prendre à elle, à moins d'être dans une situation extrême qui l'exigerait.

- Bonne idée, ça va être drôle de voir comment vous faites, puis je pourrai vous éviter de vous faire dévorer par les monstres en chemin. Ce serait idiot de perdre un soldat de votre niveau dans la gueule d'un simple monstre. Laissez-moi juste le temps de passer chez Crean pour que je sache où ils sont, puis prendre mon équipement !

J'haussai des épaules en guise d'acquiescement, abattue mais prêtre à la suivre.

- Et vous m'éclairerez sur ce qu'être à votre service implique...

- On aura tout le temps de discuter en chemin !

Et tandis qu'elle se relevait et sortait de la bâtisse, moi sur ses talons, je doutai avoir améliorer la situation...

- Ah oui, moi c'est Nilhal. Et toi ? Je me vois pas t'appeler « l'archère » tout le temps.

Je lui répondis distraitement.

- Sinaëthin. Al'Enëthan.

Elle entrait déjà dans la demeure de Crean. J'hésitai et puisque je n'en avais pas reçu l'invitation, restai devant la porte à attendre Nilhal. Je jetai un coup d’œil intrigué aux gardes qui me paraissaient plus nombreux qu'un plus tôt et attendis patiemment. Une rumeur semblait venir de la route par laquelle j'étais arrivée mais les gardes se pressant en tous sens m'empêchèrent de comprendre ce qui se passait. Alors que je m'apprêtai à me diriger vers le tumulte, une violente secousse me projeta au sol. En écho aux cris de surprise et de douleurs la terre poussa un nouveau gémissement, plus inquiétant que jamais. La lave pouvait bien couleur du côté qu'elle voulait, il se passait des choses sous nos pieds qui ne présageait rien de bon. A quoi bon être sauvés de la lave si c'était pour que l'île se déchire et nous avale tout rond...

Le village entier se releva titubant légèrement comme sous l'effet de quelque enivrement. A l'opposé, à plusieurs dizaines de pas, un groupe important d'esclave se releva plus promptement, sur le qui-vive. Un hoquet de stupeur m'échappa lorsque je réalisai, à mesure qu'ils se redressaient, qu'il y en avait des centaines.

- Par la dame...

Comme mon regard glissait à la surface de cette marée humaine, sale, inquiète et seulement nourrie d'espoir, je compris qu'elle allait déferler sur le village des Treize. J'avais tout intérêt à me laisser porter par le courant, je ne pouvais en être que plus rapidement libérée. Avec un peu de chance, ces esclaves pouvaient submerger les gardes, et même Nilhal... Un silence hébété suivait le tremblement. Un hurlement le déchira si soudainement que j'en sursautai.

- A L'ATTAQUE ! héla une voix que je reconnu sans peine.

 

 

Lames dégainées, Cromax se tenait en tête de cette armée de pauvres hères, irradiant la colère et la soif de vengeance - et de sang - comme il savait si bien le faire.

- Retirez vos couronnes ! Rejoignez-nous dans le combat pour la liberté !

Il s'était mis à courir, claquant du fouet que j'avais plus tôt vu l'orque porter. Le fouet qui faisait obéir les porteurs de couronnes. Je remarquai l'orque dans la foule. Dans un nouveau beuglement, elle s'élança elle aussi, et les esclaves, libérés de fait, la suivirent, taillant à leur tour dans le vif des sbires de Crean.

- Nilhal, fais-les taire une fois pour toute ! ordonna quelqu'un.

Aspirée par le spectacle, j'en avais momentanément oublié ma place. J'étais du mauvais côté de la bataille.

- C'est l'occasion. Tu te charges de rallier la peau grise à notre cause, et nous on se charge des autres !

Le ton du capitaine n'admettait aucune réplique. J'étais du mauvais côté de la bataille, et je n'avais pas l'impression d'avoir le choix.

- Dame protégez-moi.

Après un rapide signe portant ma main droite à mes lèvres puis à mon cœur, je m'élançai vers la mêlée. Un sifflement me vrilla les tympans. Je laissai échapper un juron et poursuivis sur ma lancée, profitant de ce que ce sifflement perturbait visiblement tout le monde. A grand renforts de coups d'épaules et de discrets croche-pieds, je me frayai un passage parmi les gardes et les esclaves encore asservis. Personne ne se souciait vraiment de ce qui venait de la demeure de Crean. Ils s'inquiétaient seulement de ce qui s'en rapprochait.

- CROMAX ! appelai-je en hurlant.

En vain. Il ne m'entendait pas. Trop aspiré à répandre des entrailles et faire rouler des têtes, barbotant gaiement dans le sang de ses adversaires.

- CROMAX !

Je m'époumonais, avec la désagréable impression de passer mon temps ces derniers jours à lui hurler après sans qu'il ne m'écoute jamais. Mais cette fois-ci, il fallait qu'il m'écoute. N'ayant guère d'autre solution et dans la mesure où convaincre le Sindel était ma mission, je n'hésitai bientôt plus à me servir de mes poings pour forcer le passage.

- Il faudra vraiment que je me procure une dague... maugréai-je. CROMAX !

Je n'étais plus qu'à dix pas de lui. Alors que je parvenais à sa portée, le Sindel m'attrapa par le col et me tira à lui à couvert avant de me plaquer brutalement contre le mur d'une des bâtisses.

- Silence !

Il me foudroya du regard.

- Que fais-tu là ? Pourquoi me cherches-tu ?

D'un cou de coude rageur dans le plexus je me dégageai de sa prise.

- Pas par plaisir ! lui crachai-je à la figure, révoltée par la façon dont il m'avait attrapée, coincée et admonestée comme une môme. Je m'écartai et jetai un coup d'oeil à Nilhal, désormais rejointe par trois autres jeunes filles, sûrement aussi douces et innocentes qu'elle l'était. Belle révolte, mais nous mourrons tous si tu ne m'écoutes pas. Je ne lui laissai pas le temps de répliquer. Nous sommes une trentaine de porteurs de ces colliers en tout sur cette île. Et j'ai deux jours pour convaincre les six porteurs les plus puissants de se rallier à Crean. Nous en faisons tout deux partie. L'un des capitaines de Crean est sensé me guider vers les autres. Si je ne parviens à nous rassembler tous trois sous la coupe de Crean, nous mourrons tous. Tous les trente. Mais les esclaves mourront aussi, c'est une évidence. Nous sommes déjà deux, il n'y a qu'à récupérer les quatre autres, et tout le monde sera sauf. Les autres porteurs de colliers, qu'ils soient puissants ou esclaves, seront libérés. Crean et les autres se foutent pas mal des esclaves. Nous les intéressons davantage. Non tais-toi et réfléchis bien, prêter allégeance à Crean, Khynt ou n'importe quel autre membre des Treize nous sauvera tous. Ne penses-tu pas que quelques paroles valent la vie de tous ces gens ?

- Nous allier à Crean ? Tu es tombée sur la tête ? Que crois-tu donc qu’il ferait, pour s’assurer de notre obéissance, sinon l’exécution de ceux dont il n’a cure ? Ferais-tu réellement confiance à la personne à cause de qui nous sommes tous là aujourd’hui, enserrés et manipulés par ces maudits colliers ? Quelle naïveté. Il vrilla ses iris rouge sang dans les miens. Jamais je ne plierai le genou devant un tel monstre. Si nous tuons Crean et ses sbires, les porteurs de colliers seront libres et vivants. Mais pour ça, j’ai besoin de toi.

Avant que je n'aie le temps de répliquer, il avait glissé sa lame couleur de crépuscule sous ma gorge.

- Laisse-toi faire…

Je hoquetai de surprise, m'entaillant la chair. Concentré, il appliquai la pointe affûtée contre une pierre de mon collier, tentant sans doute de briser ou déloger l'une d'elles. Le sang battait à mes oreilles et je me sentis étourdie. Un seul faux mouvement et il me tranchait la gorge.

- Si nous tuons Crean, les colliers nous tueront. Tu portes toujours le tien. Peu importe les pierres, nous sommes toujours sous leur menace. Un seul ordre et nous sommes tous décapité. Et si ce n'est pas Crean, ce sera Khynt... Crois-tu vraiment que je souhaite plier devant eux ? Crois-tu que je suis sous leur emprise ? On m'a proposé un marché Cromax. Et comme tout marché, il est peut être soumis à quelques... Modifications. Me prends-tu pour une imbécile ? Nous nous devons de tenter le coup. Pour nous et pour tous les autres. Six contre des centaines... Pour quelques paroles. De simple paroles. Que rien ne nous empêchera de briser Cromax ! Les six plus puissants porteurs de l'île, réunis devant Crean, REFLECHIS AVEC TA CERVELLE AU LIEU DE RÉFLÉCHIR AVEC TA RAPIÈRE BON SANG !

Dans un bref « PLOC », la lame du Sindel ripa tandis qu'une petite pierre blanche ronde et lisse tombait au sol. Je soutins son regard.

- N’accuse pas sans savoir. Mon plan est tout réfléchi, et maintenant que tu es libérée de l’emprise de la pierre blanche, je peux t’en dire plus, reprit-il d'un ton plus serein.

Il rapprocha son visage du mien et baissa la voix. Un étrange sentiment m'envahit, je sentais la brise, je sentais l'odeur du sang, les cris de bataille, je goûtai chaque chose avec plus de clarté, tout en souffrant de ce brusque retour à la réalité. Il me semblait émerger doucement des brumes d'une drogue. Le vent était plus froid, ma cotte de mithrill plus lourde sur mes épaules, je me sentais libre et lasse. Ne disait-on pas de la liberté qu'elle était un fardeau pour les âmes simples ? C'était l'argument de tous les tyrans. Mais en cet instant j'en comprenais l'origine. Je me sentais seule et faible, avec le poids du monde sur mon dos, et une mort possible à l'issue de chaque choix.

- Il ne s’agit pas de tuer Crean, mais bien de le soumettre à notre volonté. Les pierres blanches sur les colliers sont le seul contrôle qu’ils ont sur eux. Une fois libérés de cette pierre, ils ne peuvent plus rien contre les porteurs. Contre nous… Ni nous influencer, ni même nous décapiter.

J'émis un grognement, en réponse au malaise qui me faisait tourner la tête. Reprenant mes esprits, j'observai avec attention la couronne de cuir qu'il venait de sortir de son sac de voyage.

- Vois. Si on réussit à placer cette couronne sur sa tête, il sera soumis aux ordres du porteur de ce fouet. Il désigna celui qu'il portait à la ceinture. Il me suffira alors de lui ordonner de lui-même ordonner à tous les porteurs de collier de briser la pierre blanche de leur bijou, et toute l’île sera libérée de leur emprise. Ce plan est bien plus direct et rapide que le tien, et nous manquons clairement de temps. L’île est sur le point d’exploser, le volcan menace et la terre tremble. Nous devons au moins essayer. Es-tu avec moi, Sinaëthin ? Vas-tu m’aider ?

- L'île ne craint rien d'après Nilhal. Le volcan entre souvent en éruption, mais la lave coule sur l'autre versant... Je... Je glissai au sol et me pris la tête à deux mains. C'est du suicide, sans ces pierres blanches... Tu n'avais pas besoin de la briser, je n'étais pas sous leur contrôle Cromax, nous pouvions résister à leur contrôle... Pourquoi les avoir brisées...

Sans la perle et devant Crean et ses capitaines, je me sentais aussi vulnérable qu'un nouveau né. Le courage m'avait vidé comme une bourrasque emportant un fétu de paille. Je me sentais ridicule. Je savais que chaque bras comptait, que les esclaves n'étaient pas plus puissants que moi et pourtant ils étaient là aux pieds de Crean, hurlant et se battant avec la rage du désespoir, ou de l'espoir.

- Ce serait plus facile si nous avions les autres porteurs de collier avec nous.

Étais-je lâche à ce point ? J'avais simplement peur. Loin de s'emporter, il s'accroupit face à moi et souleva doucement mon menton pour que je le regarde dans les yeux.

- Ce sera plus facile si tu es à mes côtés. Les pierres blanches n’auraient été qu’un risque supplémentaire. Si nous n’avions pas pu résister, comme juste avant avec la migraine initiée par Crean… tout aurait été fini. Là, nous avons une chance. Minime peut-être, mais je ne la laisserai passer sous aucun prétexte. La force que nous donnait ce collier n’était qu’illusoire. Un artifice. Nous n’en avons pas besoin. Ni toi, ni moi, ni ces esclaves se battant pour leur liberté. La seule force dont nous devions nous soucier ici, c’est celle présente là.

A ces mots il posa sa main sur mon cœur, comme pour sentir ses battements. C'était impossible sous la soie, le cuir et le mithrill. Et pourtant, il battait tellement fort, je doutai qu'il ne l'eut senti. Je restai pétrifiée jusqu'à ce qu'il se relève et me tendit une main pour m'aider à faire de même.

- Je ne laisserai pas ces gens que j’ai libéré mourir. Ils me font confiance, pour les libérer. Et je vais honorer cette confiance. Si tu as peur, reste là. Mais si tu y crois aussi, si tu daignes m’accorder ta confiance, alors suis-moi, et libérons ensemble cette île de tout le mal qui y a été déversé.

Il n'y avait nulle rancœur dans son ton. Si je l'avais déçu, il le cachait bien. J'avais honte de ma faiblesse, mais chacun avait ses vices. J'avais peur, mais je savais d'expérience qu'il valait mieux se battre que rester à l'écart. Il n'y avait qu'en donnant tout ce qu'on avait que l'on pouvait échapper aux remords. J'avais déjà abandonné trop de gens, je ne pouvais pas reculer. Et après tout, Cromax était d'une puissance impressionnante, même sans l'effet du collier. A nous tous, nous avions une chance... Il fallait la tenter.

- Soit, répondis-je tout en acceptant sa main tendue pour me lever. D'un signe de temps je lui confirmai que j'étais prête et me saisis de mon arc, raffermissant la prise de mes mains tremblantes.

Il posa une main sur mon épaule.

- Profitons de la cacophonie de la bataille pour aller dans la maison de Crean sans nous faire trop remarquer. Si tu vois ce sergent qui t’a forcée à m’embaucher, fais-lui un signe pour lui signifier que j’ai accepté. Nous y allons, mais pas non plus comme des animaux. De la finesse, de la ruse. Pénétrons sa maison, et allons-nous présenter à Crean. Et là, il faudra l’immobiliser pour lui mettre la couronne.

Il me donna la couronne de cuir qu'il m'avait montrée un peu plus tôt. Je la rangeai rapidement dans ma besace.

- Prends celle-là, j’en ai d’autres avec moi. Nous ne serons pas trop de deux à tenter…

Pénétrer la demeure de Crean, seuls... Je pris une grande inspiration et passai à nouveau la tête au coin de la bâtisse. Je ne voyais plus Nilhal.

- Alors inutile de se cacher. Il me tardait de te convaincre. J'aurais eu grand hâte de lui annoncer que des porteurs pouvaient d'ores et déjà être libérés.

Hâtivement je réajustai la pièce de tissu sur mon collier, pour cacher l'absence de la perle.

- Tu devrais en faire autant. Inutile de dévoiler toutes nos cartes.

Puis je sortis à découvert et tentai de rejoindre la demeure de Crean. Fermant mon coeur aux glapissements de douleur et à l'odeur de la sueur et des entrailles, je tentai de contourner autant que possible le mêlée. Je cherchais du regard la gamine - le capitaine, pour lui faire comprendre que j'avais convaincu le Sindel et que nous allions voir Crean. Après tout, que pouvait-il craindre, face à seulement deux des nôtres...

- Vous fuyez ? Le combat est derrière vous !

Une jeune fille se dressa devant nous. Sa chevelure auburn tombait négligemment sur la fourrure brune du col d'un ample manteau bleu nuit. On aurait pu croire une demoiselle de bonne naissance. A son attitude, je compris immédiatement qu'il s'agissait d'un autre des capitaines de Crean. Quelques pas seulement nous séparaient de la maison.

- Si je dois m’allier à Crean, je dois lui prêter allégeance en personne, et recevoir mes ordres de lui, et non de ses subordonnés, répliqua le Sindel. Votre maître serait déçu que je change d’avis par votre faute. Alors laissez-nous passer, et occupez-vous de vos affaires. Car comme je vous vois là, vous fuyez le combat davantage que nous.

- Je tiens mes ordres de Nilhal, ajoutai-je avec empressement. Deux jours pour rallier les six plus puissants d'entre nous. Elle confirmera.

Nous n'avions pas de temps à perdre et mon empressement était celui de quelqu'un qui a deux jours pour sauver trente vies. Nilhal en personne intervint.

- Jayal, laisse-les, elle est à mes ordres !

La dénommée Nilhal nous lança un regard assassin, clairement vexée de ne pas avoir eu l'autorisation de se battre contre nous. L'instant d'après elle avait déjà disparu. Je la retrouvai perchée sur le toit de la demeure puis elle bondit au cœur de la bataille et je la perdis de vue pour de bon. Nilhal reporta alors son attention sur nous.

- Déjà ? Plutôt efficace, j'avoue ! Et bonne nouvelle pour vous, le Shaakt et le mage de feu sont avec Khynt. Il ne manque plus que le pirate et la Hafiz. Le pirate se dirige droit vers Khynt et la Hafiz devrait pas tarder à rejoindre le combat, je viens de l'apercevoir !

J'ignorais toujours ce qu'était un Hafiz mais face au sourire complaisant de la jeune fille je ne jugeai pas utile de le lui préciser. Quant au Shaakt et au mage de feu, j'espérai seulement qu'ils s'étaient alliés à Khynt dans le même genre d'optique que nous, et non pleins de bonne volonté. D'un bond Nilhal nous quitta elle aussi pour rejoindre les gardes. La porte était restée ouverte. Pourquoi ne l'aurait-elle pas été ? La voie était libre. Cromax me lança alors un regard tout aussi satisfait et sur un signe imperceptible, nous entrâmes tout deux dans la maison.

 

 

Nous arrivâmes dans une salle qui ne contenait qu'une table, une console, n'avait qu'une fenêtre sur le mur de gauche et aussi nue qu'un nouveau né. L'endroit ne devait pas servir beaucoup, ou Crean avait déjà vidé le lieu de ses affaires en prévision. En prévision de quoi, ça c'était une autre histoire dont nous n'avions pas la clé si histoire il y avait bien. Cromax sortit de sa besace la fameuse couronne de cuir et s'approcha du coin opposé à nous de la pièce. Du fond à droite une faible lueur nous parvenait. Le mur était ouvert et devait mener sur autre pièce.

Je le suivis précautionneusement, en tâchant de rester hors de sa portée pour ne pas le gêner. Nous devions avoir l'air dégagé, dans le cas où nous tomberions face à Crean, mais nous devions aussi être aussi silencieux que des ombres, dans le cas où nous aurions eu la possibilité de le surprendre.

Le Sindel fit une pause à l'entrée. Je m'arrêtai. Lorsqu'il se décida à entrer, je pu moi aussi passer le pas de la porte et embrasser du regard la scène qui s'offrait à nous. La pièce était aussi nue que la première mais une bibliothèque meublait le mur sur notre droite. Au centre de la pièce, un orbe de lumière blanche aux volutes hypnotiques flottait à quelques centimètres au-dessus d'une colonne. Et derrière... Derrière se tenait Crean. Dos à nous. Assis à une table couverte de parchemin et de pierres blanches et bleues semblables aux nôtres, il tenait un verre d'alcool à la robe couleur d'automne. Il était immobile. Était-ce bien Crean ? Peut-être un piège ? C'était trop facile... Je retins mon souffle et me figeai tandis que Cromax s'approchait encore de la silhouette amorphe.

Délicatement, il posa la couronne. Dame. Il avait réussi. Je restai pétrifiée. Crean bredouilla en se retournant. La stupeur laissa place au bouillonnement. Il eut certainement hurlé de rage, estomaqué par l'affront qui venait de lui être fait, quand Cromax fit claquer son fouet.

- Ordonne à tous les porteurs de collier de briser la pierre blanche de celui-ci. Que cette expérience cesse, que ces manipulations mentales finissent à jamais !

À ces mots, il dégaina sa rapière et la pointa sous la gorge de Crean, ajoutant la menace de sa lame à celle du fouet de la couronne.

- Toutes les pierres, repris-je comme je m'approchais de Cromax. Toutes les pierres doivent êtres brisées.

Nous devions agir intelligemment, pas question de négliger certains détails dans notre hâte de libérer tout le monde.

- Mais ne devrions-nous pas d'abord les rassembler ? Réunir tout le monde au même endroit. Si nous pouvions rencontrer ces autres porteurs... Et Khynt ? Et s'il y en a d'autres ? Quel est ton plan ? J'avais besoin de savoir. Et nous devrions profiter de cette occasion pour lui soutirer un maixmum d'informations, ajoutai-je en chuchotant à l'oreille du Sindel si bas qu'une oreille humaine n'eu pu l’entendre. Je frissonnai. Le pire était derrière nous mais nous étions dans une situation encore plus délicate...

Cromax posa une main sur mon avant-bras, me tenant au silence. J'ignore si mon partenaire avait l'intention de me répondre. Crean coupa court à cette amorce de discussion en hurlant aux porteurs de collier de briser leur perle blanche. Je fis une grimace agacée. Pourquoi devait-il crier puisqu'il s'agissait d'un ordre mental ? Était-ce sa manière à lui de protester contre la rébellion de Cromax ? Lentement, il s'arracha à la menace du Sindel en écartant la lame de sa gorge. Aussitôt libre de ses mouvements, il dégaina un sabre à l'acier aussi sombre que son âme. Je laissai échapper un hoquet de surprise en faisant mine de m'écarter. La lame brise sa cible d'un coup sec, suivi une fraction de seconde plus tard d'une violente déflagration qui nous jeta tous trois à terre. Il me sembla que la nuit était tombée et que mille étoiles scintillaient sous mes yeux éberlués tandis que je prenais conscience du contact glacé de la pierre. Je n'avais rien de cassé mais j'allais sûrement souffrir de quelques étourdissement et m'orner d'un splendide hématome sur la tempe gauche. La boule. L'étrange orbe sur le piédestal. C'est ce que Crean avait dû briser. Ce devait être une bonne chose, vue la magie que la sphère semblait retenir.

- Qu'as-tu fait ? s'écria Cromax à l'adresse du maître.

Je constatai avec horreur qu'il n'avait plus sa couronne. Venait-il de nous tendre un piège ? En réponse à ma soudaine angoisse un terrible grondement monta du sol, un gémissement tel que seul un cataclysme peut arracher aux terres et que peu perçoivent. Toute ma chair se hérissa. Avec un grognement, je tentai de me remettre promptement sur pieds mais une secousse me rejeta au sol, arrachant au passage d'inquiétants craquement à la structure de l'édifice. De la poussière commençait à tomber de plafond, et tout ce qui nous entourait ne cessait de trembler. Un tremblement un peu plus violent fit céder un morceau du plafond tandis que les vitres éclataient à cause des vibrations, projetant du verre partout. Le Sindel se rua moi en m'empoignant le bras sans ménage.

- Suis-moi !

Crean semblait aussi perdu que nous, à défaut d'être aussi paniqué que moi. Au moment même où nous nous apprêtions à sortir, Nilhal entra en trombe dans la maison sur le point de s'écrouler.

- Il faut partir ! Maintenant !

Elle ne portait plus de pierre blanche mais elle était tout de même venue nous chercher. Était par nature loyale à Crean et ce sans aucun artifice ? J'avais mieux à faire à cet instant que de me pencher plus avant sur la question. Tandis que tout se délitait autour de nous, nous filâmes avant que la bâtisse ne devienne notre tombeau.

Le sol continuait à trembler et se déchirait en divers endroits, sur plusieurs centimètres ou sur plusieurs mètres. Dehors, tout le monde hurlait et fuyait sans logique sous la pluie qui commençait à tomber, craignant de tomber dans les gouffres qui pouvaient s'ouvrir d'un instant sous leurs pieds, craignant le volcan qui rugissait au loin et crachait sa fumée épaisse et noire. En quelques instants je compris que leur fuite désordonnée était tout autant due à la pluie qui piquait la peau et brûlait les habits. L'odeur acre de l'acide m’emplit les narines et je toussai âprement ce que j'avais eu le malheur d'inspirer. Le souvenir de mon réveil auprès du lac d'acide me fit remonter la bile. Jetant un regard vers là d'où j'étais venue, je remarquai avec stupeur qu'il y avait en fait deux volcans. Nilhal avait spécifié que le premier volcan ne mettait personne en danger, elle n'avait rien dis du second... Quelle chance avions-nous de survivre à deux éruptions simultanées sur une même île ? L'horreur sur les visage des gardes et la fuite de Crean et de Nilhal, plein Sud, ne me laissait rien présager de bon. Cromax avait dû en arriver à la même conclusion.

- Il faut les suivre, nous devons quitter cet endroit !

Il me lâcha et nous nous mîmes à courir. Devant nous des gardes, des corps gisant au sol, d'autres s'agitant frénétiquement. Cromax me distancia rapidement. Encore l'esprit embrumé par ma chute lors de l'explosion de l’orbe, je peinais à courir droit. Encombrée par mon arc, mon carquois, ma besace, je titubais d'autant plus que la terre ne faisaient pas mine de vouloir cesser de tressauter. Dans le chaos de la fuite, il me sembla reconnaître des visages familiers, sans pouvoir les discerner vraiment, et je me retrouvai soudain à terre sans en comprendre la raison. Un battement de cils et il me semblait que tout m'était devenu étranger. Les gens criaient, couraient en me dépassant, mais je les voyais au ralenti un instant, puis ne le voyais plus l'instant d'après. Le vent sifflait à mes oreilles mais je ne sentais aucune brise sur mon visage. Je sentais à nouveau la pluie crépiter sur ma peau, comme des aiguilles chauffées à blanc. Un flot de sensations allait et venait sans aucune cohérence. Affolée, je relevai les doigts de ma main droite devant mon visage. Perplexe, je les touchai de ma main gauche. Je ne sentais plus rien. Une étrange chaleur remonta le long de mon bras droit avant de s'emparer de ma bouche ? Je voulu hurler, mais je ne maîtrisais plus rien. J'avais la langue pâteuse, de nouvelles étoiles dansaient devant mes yeux et l'air semblait avoir subitement disparut de cet univers. J'aspirai à grande goulée, affolée, tout en me demandant ce que je faisais là et où est-ce que j'étais au juste. Alors que je reprenais contrôle de mon corps, c'est mon esprit qui me fis défaut et je me pris à gémir, perdue au milieu de la cohue, du grondement du volcan, ne sachant plus ni d'où je venais ni où aller. Je me relevai précautionneusement, consciente que personne ne s’arrêterait pour moi, et me décidai à courir dans le même sens que tout le monde, vers ce qui était le Sud de l'île.

Je dépassai des maisons, des sapins puis déboulai dans une immense carrière. Un terrifiant craquement explosa dans l'air. Un pan entier d'une falaise sur ma droite venait de se décrocher. La terre tremblait de plus belle et je m'effondrai au sol comme plus d'une centaine d'autres personnes. Les secousses étaient si violentes que nul ne pouvait encore courir. Les arbres grinçaient et tombaient. Apeurée, je cavalai à quatre pattes le plus loin possible de l'orée des bois pour me mettre à l'abri. Dans une autre vie, me semblait-il, j'avais déjà vu de tels arbres tomber et je préférais éviter le carnage qui en résultait. Des gravats roulaient au sol, des gens pleuraient et s'entre-aidaient. Des dizaines de visages m'entouraient et tous autant qu'ils étaient me terrifiaient. Une nouvelle convulsion du sol me projeta dans un groupe d'esclaves qui s'écrièrent de ma maladresse. Les larmes aux yeux, je bafouillai de vagues excuses. La douleur venait d'exploser sous mon crâne et chaque vaisseau sanguin semblait se gonfler de colère et battre furieusement mes tempes. La pluie brûlait mes yeux, le dos de mes mains, mes cheveux. La fumée bouillonnait loin au-dessus de nous. Des flammes surgirent sur une partie de la carrière. Des enfants lançaient des jurons. Des créatures pas plus humaines qu'elfiques rôdaient. Dans cet enfer de douleur et de confusion, je priai la Dame qu'elle me délivre des supplices infligés par les suppôts d'Oaxaca.

 

 

Le dragon d'Omyre »

 

 

 

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