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Le jugement de Kendra-Kâr

 

 

Ayant aperçu l'homme au visage porcin de l'autre-côté de la rue je m'empressai de longer l'auberge dans la direction opposée et pris aussitôt dur ma droite dans les ruelles pour m'esquiver au plus vite. Réfléchissant rapidement je songeai que j'avais tout intérêt à sortir de la ville, du moins jusqu'au soir. Je craignais toutefois d'être suivie et de me faire coincer aux portes de la ville. D'autre part, j'étais bien trop épuisée pour souhaiter passer la journée dans les collines alentours et avais vraiment besoin de me restaurer convenablement. Il me fallait trouver une autre auberge. Me chercherait-on ? Si c'était le cas j'allais avoir quelques ennuis à trouver un endroit tranquille. Je ne connaissais véritablement personne à part les Timun... Au loin, les cris d'alarme et les sifflements des miliciens retentirent. Quelqu'un avait dû m’apercevoir. Je pressai le pas. Au coin de la ruelle, je tombai nez à un nez avec un jeune milicien.

- Je n'y comprends rien ! m'exclamai-je aussitôt, sur le la défensive.

Il était tout aussi surpris que moi et un sourire s'évapora tandis qu'il resserrait sa pogne sur une bourse replète, sa solde sans doute. Il me fallut un instant pour comprend qu'il ne faisait pas partie de l'équipe qui était à mes trousse. Je filai en le frôlant tout juste. Inutile de m'attarder jusqu'à ce qu'il ait saisi que j'étais une fuyarde. J'étais mal à l'aise, il n'y a que les coupables qui prennent la poudre d'escampette ; les honnêtes gens, n'ayant rien à se reprocher, font front sans inquiétude à la justice. Seulement la milice n'était pas nécessairement la justice et pour avoir été parmi les leurs je doutais de leurs intentions. Quand bien même ces dernières auraient-elles été respectables, celui ou celle qui souhaitait mon arrestation avait peut-être, sous couvert de la volonté de me retrouver, des desseins bien moins désirables en ce qui me concernait. Commençant à m'essouffler je bifurquai encore et encore, espérant les semer. Je ne savais même plus trop où j'en étais - il me semblait cependant arriver sous peu à l'arène. Le jour s'était levé.

Je m'étais perdue. Les années passées loin de la Cité Blanche avaient peu à peu effacé les souvenirs anodins que j'en gardais comme les jonctions et détours des petites ruelles - peu empruntées, il faut bien le dire - lorsque j'y résidais, hormis celles qui rayonnaient de La Tortue Guerrière. Je me trouvais donc quelque part entre la cour des duels, l'hippodrome et la forge d'Argaïe. A mesure que je me rapprochais du marché, les passants se faisaient plus nombreux dans les venelles, tout comme le bruit ambiant plus conséquent. Aussi avais-je cessé de me presser et me faufilais-je discrètement entre les bâtiments, badauds et vendeurs.

Les miliciens avaient sûrement perdu ma trace mais ils ne tarderaient pas à se déployer et ratisser la ville s'ils tenaient vraiment à m'attraper. Souhait dont la motivation m'échappait toujours tout comme je les fuyais. Il me semble ne rien avoir de plus frustrant que d'agir non seulement sans raisons mais qui est plus est en dépit de ce qui apparaît comme du bon sens aux autres. De quel droit, pour quels motifs ces gens jugeaient-ils devoir m'arrêter ? Sam le savait. Mais je devais cesser de me torturer avec cette idée. Je devais me faire discrète. Il faudrait du temps aux miliciens pour s'organiser et se lancer intelligemment à ma recherche - si toutefois ils y parvenaient ou le souhaitaient tout simplement. Pour avoir été moi-même milicienne je n'étais pas sans savoir qu'il n'y avait pas que des esprits brillants parmi ces rangs et qu'ils auraient tôt fait de décréter plus avisé de laisser les forbans de la ville me trouver. Motivés comme ils l'étaient à me courir après je ne doutais en effet nullement sur le fait qu'il devait y avoir une prime pour ma capture. Le tout étant encore de savoir si on me voulait morte ou vive ; au point de non-sens où en était la situation je m'attendais au pire comme au meilleur - quoique plutôt au pire.

Pour l'heure je décidai donc de me réfugier à la taverne des Sept Sabres. Je rabattis la capuche de mon manteau de voyage et glissai le bas de mon visage dans un foulard que je passai comme pour protéger mon nez rosis de la fraîcheur de ce début de journée. Dans cette gargote, nul n'allait faire attention à moi, à moins que je ne me découvre et ne m'affiche clairement - eut-il encore fallut que quelqu'un souhaitasse s'en prendre à moi. Tout comme je marchai, je me perdis encore un peu plus, du moins à ce qu'il me semblait, et je me retrouvai dans une petite rue dont les habitations soigneusement alignées et contiguës faisaient résonner les cris d'une altercation. Autrefois, j'aurais souhaité jeter un œil et intervenir au besoin - mes grades à la fois de milicienne et de membre des Dragons d'Or me conférant alors l'assurance que je pouvais me permettre. Je décidai aujourd'hui de passer mon chemin.

A peine avais-je dépassé l'intersection de ma ruelle avec celle dont me parvenaient les cris qu'un lourd choc dans mon dos me fit basculer et m'étaler de tout mon long au sol. Mes coudes heurtèrent violemment les pavés froids et englués d'une couche d'immondices mais mes genoux en souffrir bien plus, ceci m'arrachant un juron malgré l'épaisseur du cuir de mes cuissardes. Le souffle coupé je mis un instant à me retourner maladroitement, encore à terre. Non seulement m'était-on rentré dedans mais en plus fallait-il que mon regard tombe sur la chapardeuse de tout à l'heure et son compère. La colère commença à me nouer le ventre mais je n'eus le temps de réagir car une jeune femme dont je n'avais pas remarqué la présence - mais qui expliquait mieux la force de l'impact - s'était relevée et, après un instant d'ébahissement, m'avait aidé à me redresser.

- Waouh, fit-elle simplement out me dévisageant. Euh... Je crois que fuir serait la meilleure des solution...

Un peu dépassée par ce qui se passait, les cris continuant dans la ruelle adjacente et s’amplifiant même, je ne me posai guère de question et m'élançai à leur suite. Qu'importe pourquoi souhaitent-ils que je fuie, c'était de toute façon de mon intention. Sans doute des miliciens avertis par de malheureux passants détroussés à leur tour avaient-ils entrepris d'attraper les vauriens dont il était question. Dans ce cas-ci, j'avais autant à perdre que les deux enfants, et sûrement plus.

- Que se passe-t-il ? Risquai-je, haletante, alors que nous bifurquions après une large bâtisse.

Les sourcils froncés, je manifestais autant d'incompréhension que de méfiance. Ce n'était pas pour rien que je souhaitais rester hors de toute façon ne me concernant pas - j'avais déjà bien assez à faire !

- On pourrait continuer à courir une éternité mais il est bien plus fort que nous à ce jeu là, je pense.

lui tendre.

- Il ? fis-je en m'arrêtant brusquement.  Ce n'est donc guère un groupe de miliciens qui est à vos trousses ? 

Mes pensées tourbillonnent confusément. 

- Est-ce un chasseur de prime ? Un mercenaire ?

Je tentais d'évaluer l'adversaire des jeunes gens pour pouvoir déterminer si j'avais ou non quelque chose à craindre de lui. En même temps que je réfléchissais, je m'étais remise à courir, tout de même inquiète. Quand bien même n'en aurait-il pas eu après moi l'individu qui les pourchassait pouvait être l'un de ces fous qui frappent sans raison et tuent ceux qui se présentent. Plus que tout j'ignorais la force de cette homme et les atouts qu'il pouvait bien avoir. Comment savoir s'il valait mieux continuer à fuir, quitter les trois individus pour ne m'occuper que de mes propres affaires, ou faire face ? A tout bien y réfléchir je n'avais aucune raison de rester une seconde de plus avec eux.

- Pourquoi diantre devrais-je me mêler de vos affaires ? Je ne vous dois rien et ferais mieux de ne pas me faire remarquer. Si vous ne me donnez pas d'avantage de détails, si vous n'avez pas une seule bonne raison à me donner de vous aider alors je n'ai rien à faire avec vous.

- Fuis si tu le souhaites ! De toute façon, nous ne pourrons pas nous enfuir bien longtemps.

L'homme s'était rapproché ; il n'était ni bien grand ni bien musclé de ce que je voyais et avait d'avantage l'air d'un mendiant que d'un mercenaire. Par ailleurs il ne disposait d'aucune arme inquiétante et nulle once de magie ne semblait suinter de sa personne. Un traîne-misère, un gueux, un gredin. Sans doute vivait-il des largesses d'autrui où de je ne sais quelles malhonnêtetés. Il ne m'effrayait guère mais j'espérais encore éviter toute confrontation. Soudain nous arrivâmes face à la bigote que je souhaitais rejoindre.

La Taverne des sept sabres, quelle ironie, moi qui comptais y trouver tranquillité et surtout anonymat jusqu'au soir... Il était hors de question d'amener à une altercation en ce lieu ; d'autant plus qu'outre le fait de me faire remarquer nous risquions tout quatre d'y laisser plus que nos bourses pour peu que le bougre qui nous pourchassait y ait eu des alliés. C'eut pu être l'inverse mais je ne souhaitais risquer ma chance en une telle situation.

- Soit ! marmonnai-je. Puisque je n'aurais visiblement la paix qu'en calmant ce furieux...

Je bifurquai avant d’atteindre la taverne, faisant un bref signe aux autres pour leur indiquer de me suivre et les amener eux et leur ennemi dans une venelle un peu à l’écart du passage qui s’effectuait devant la taverne. Après trois bonnes dizaines de mètres je me stoppai enfin, leur fis signe de passer derrière moi et fis face à l’entrée de la venelle dans l’attente de l’homme. Dans ce même temps je pris l’arc qui était accroché dans mon dos ainsi qu’une flèche du carquois à mon côté puis me mis en position de tir.

- Que diantre avez-vous après ces enfants et cette jeune femme ? Je vous préviens j’ai mieux à faire que de perdre mon temps dans des fariboles. Expliquez-moi ce qu’on fait ces jeunes gens pour vous mettre dans un tel état. Si vous êtes juste, je le serai aussi et vous laisserai régler vos problèmes avec eux. S’il s’avère que vous n’avez rien de pertinent à leur reprocher alors je vous conseille de déguerpir. Il se pourrait bien que ce soit la dernière chance que vous ayez de sauver vos « attributs ».

Essoufflé, l'homme s'arrêta et s’apprêtait à répondre lorsque des bruits de pas précipités vinrent de derrière lui. Deux lanciers et trois archers prirent position devant nous, tandis que trois lanciers et deux archers vinrent rapidement nous couper toute retraite. Si seulement il n'y avait eu que les lanciers... Mais il y avait les archers, ce qui coupait net toute hypothèse d'échappatoire. Nous étions faits comme des lapins. Le plus surprenant était le fait qu'ils aient réussi à nous prendre en étau, comme s'ils savaient où nous étions et où nous allions alors que je n'en avais moi-même aucune idée. L'homme était-il de mèche ? Impossible, il n’aurait pu prévoir par où nous allions choisir de fuir. Quel désagréable hasard... Du moins y avait-il encore une chance qu'ils n'en veuillent qu'aux enfants et ne me retiennent pas mais ils allaient au moins requérir de ma part quelques explications, voire un nom... J'allais devoir mentir.

Le gredin, lui ne savait plus ou se mettre et semblait aussi affolé que nous. Il avait changé de ton et d'histoire dès l'apparition des miliciens en se faisant la victime de je ne sais quels forfaits dont nous aurions été les élaborateurs. Il bafouilla, s'excusa, nous montra du doigt et se tortillait tan et si bien qu'il donnait l'impression de vouloir disparaître entre les pavés déchaussés de la ruelle.

- Silence, Pierre, tu es de la vermine, on le sait ! gronda une voix d'homme venant de derrière le groupe qui nous faisait face.

Un homme à la peau aussi sombre que les riches terres du sud se fraya un chemin entre les soldats pour venir à notre rencontre. Était-ce là notre salut ou notre perte ? Je n'aurais su le dire. S'il ne me reconnaissait pas, je pouvais toujours fuir dès que l'occasion se présentait. Et s'il m'arrêtait, au moins pourrais-je enfin connaître les griefs que l'on avait contre moi.  Son visage couturé de cicatrice, sa fine toison blanche et le regard haineux de son unique œil me glacèrent. Il y avait quelque chose de familier ne lui, sans que je parvienne à mettre le doigt dessus.

- Sinaë, comme on se retrouve, l'assassin reviens toujours sur les lieux de son crime.

Incompréhension. Une haine sans nom brûlait dans son regard et il me semblait en être l'unique source et but. Je n'avais aucune idée de qui il était mais cet homme semblait me connaître tout autant que me haïr. Un sourire mauvais déformait sa bouche.

- C’est elle le cerveau, c’est elle… gémit le gredin qui nous poursuivait un peu plus tôt.

Mon interlocuteur l'envoya au sol d'une formidable gifle, et s'adressa de nouveau à moi, comme si rien ne s'était passé.

- Sinaë, tu te souviens de moi ? J’ai un peu vieilli, perdu un œil, mais tu dois te souvenir de moi...

J'eu beau lui imaginer deux yeux et des traits de jeune homme, rien chez l'homme ne m'était véritablement familier. Plus la journée avançait et plus les événements me semblaient aussi déconcertants que désagréables. J'en étais même venue à songer que je devais être aux prises avec un de ces rêves si longs et complexes que l'on avait peine à réaliser qu'ils en étaient, même une fois réveillé.

- Tout ceci n'a aucun sens... murmurai-je. Après quelques instants d'hésitation je décidai de poser les questions qui me rongeaient depuis la vue de Sam. Je n'y comprends rien. Par la Dame, que me veut la milice enfin !? Si je m'étais attendue à pareil accueil... Me voici de retour après des années passées par-delà les mers et non contente de me faire délester de ma bourse à peine les Grandes Portes passées me voici prise en chasse par des miliciens ! Vu vos airs ce n'est certainement pas pour me souhaiter un bon retour parmi vous... QUE L'ON M'EXPLIQUE A LA FIN ! finis-je par éructer avec colère.

L'homme parut surpris de ma réponse et me jaugea quelques instants avant de me répondre.

- Tu ne te souviens pas ? Ni de Valem, ni de moi, ni de Milos, du temps qu'on a passé en tant que recrues dans la milice ? Tu ne te rappelles pas avoir tué Valem et avoir disparue le lendemain ?"

Valem, Milos... Des bribes de souvenirs me revinrent à la révélation de ces noms. Des miliciens, ces hommes étaient des miliciens, comme moi jadis, comme l'homme qui nous faisait face... Le temps l'avait rendu plus méconnaissable que je n'aurais pu l'imaginer ; En plus des traces que laissait rapidement la vieillesse sur les êtres à la vie si courtes, son visage était marqué par les luttes et ses cicatrices rivalisaient de disgrâce avec les rides qui sillonnaient son visage. 

- Nimar... soufflai-je.

Nous étions tous quatre camarades avant que je ne me démette de mes fonctions. Quelques images, des rires, de vagues silhouettes surtout, émergeaient à présent que ma mémoire daignait me livrer ce qu'elle avait gardé d'une soirée à l'auberge, peu avant mon départ pour les terres lointaines sur lesquelles je partais retrouver mon père. Nous avions bu mais nous avions surtout beaucoup bavardé. Valem allait épouser la sœur de Nimar, oui c'était cela, il était jeune fiancé et nous fêtions cet événement. Nimar était ravi, il tenait tant à sa sœur, d'avantage qu'à n'importe qui d'autre, même à lui-même, et travaillait dur pour lui garantir une meilleure vie qu'à la campagne. Valem était charmant, Milos plus réservé... Ils étaient frères c'est vrai.

Je réalisai soudain que Nimar m'accusait d'avoir tué le jeune homme qui avait, comme les autres, été l'un de mes frères d'arme.

- Tué ? suffoquai-je, estomaquée. Plus que l'accusation, ce fut la mort de Valem qui me choqua. Valem... Il est mort la veille de mon départ ? Par Yuia que lui est-il arrivé ? Comment est-il mort ?

Je me souvenais l'avoir raccompagné en fin de cette longue soirée, car ivre comme il était le bougre n'aurait su retrouver ne serait-ce que la porte de l'auberge. Je l'avais raccompagné oui. Jusque chez lui. Puis j'étais retournée à l'auberge, qui avait toujours été ma seule demeure à Kendra-Kâr. Sam pouvait en attester. Je ne me souvenais plus l'avoir vu en rentrant mais les gens avait dû me voir rentrer et ne pas ressortir. Cette hypothèse en plus d'être insultante était parfaitement infondée.

- Ta défense est pitoyable, mais tu es chanceuse je ne serais pas ton seul juge, tu auras le droit à ton procès. Embarquez les !

Les soldats s'approchèrent pour nous désarmer et nous lier les poings. Je ne tentai pas de me débattre. Pierre était emmené avec nous. Les enfants, eux, avaient disparu et mes chers anciens collègues semblaient décidés à emmener la jeune demoiselle avec nous. Bien que j'ignorais les reproches qu'ils pouvaient avoir à lui faire je ne me posai pas d'avantage de question sur son sort, me préoccupant d'avantage du mien.

- Mais enfin Nimar, qu'est-ce qui vous a laissé penser que j'en voulais à Valem ? Que s'est-il donc passé pour que l'on me reproche sa disparition et par tous les dieux je t'en prie que lui est-il arrivé ?

Je ne craignais par encore pour ma vie et misais tout sur des explications en bonne et due forme ainsi qu'un procès pour éclaircir la situation et m'innocenter par la même occasion. Par ailleurs, lutter n'aurait fait que me faire paraître coupable.

- Il est mort tué par une de tes flèches. Nous les avons retrouvés près de son corps dans la maison familiale.

Les soldats se mirent en branle et nous escortèrent hors de la venelle. Alors que nous arrivions dans une rue plus passante, Nimar arrêta notre curieux cortège.

- De toute façon mon travail s'arrête ici, tu seras jugé et notre noble cité décidera de ta culpabilité, clama-t-il devant les badauds éberlués.

Il s'enferma ensuite dans un silence contrarié et nous mena sans broncher jusqu'à la milice. Je ne jetai pas un coup d'oeil aux passants, j'avais trop peur de croiser le regard d'un ami chargé de cette même haine, ce dégoût horrifié, qui me pressait le coeur de ses doigts glacés. Je ne tentai pas non plus de me débattre et m'enfermai dans un état de mutisme qui en disait plus sur mon désarroi que n'importe quelle plainte. Il serait toujours temps de fuir si mon innocence ne pouvait être prouvée. Je ne pris pas la peine de poser d'avantage de questions ou de tenter encore de résonner Nimar ; il était manifestement convaincu de ma culpabilité tout en déclarant un peu rapidement que de toute façon ce n'était pas à lui de régler cette histoire. Avait-il des doutes ? Il devait en avoir. Je ne voulais pas croire que qui que ce soit me connaissant un tant soit peu ait pu m'imaginer capable d'une telle chose...

On nous enferma dans une cellule. D'avantage que l'humidité ce sont les effluves de moisissures, d'excréments, de sueurs et de maladie qui me nouèrent la gorge. Gueule béante d'une bête agonisante aux chairs déjà froides, l'entrée des cachots sembla nous gober tout rond et refermer sur nous ses crocs inviolables avec indifférence. Des insultes s'élevèrent des cellules devant lesquelles nous passâmes, de même que des jurons, auxquelles je n'accordai guère d'importance. Alliés ou opposants de toute façon nous étions tous des détenus.

 

- J'aurais pu me faire de l'argent ! grogna la jeune femme des ruelles, qui avait mise dans la même cellule que moi.

- C'est pour ça que vous m'avez bondit dessus dans la rue tout à l'heure ? Vous faisiez partie du plan ? Et vous comptiez doubler les miliciens ?

Mon ton était apathique et je ne la regardai pas d'avantage qu'elle ne daigna se tourner vers moi. L'idée qu'elle ait pu souhaiter m'arrêter pour de l'argent, sans même me connaître, sans même savoir s'il était juste de m'arrêter ou non, me laissait aussi froide et inexpressive que les murs de notre geôle. Peu importait après tout. Peu importait. Abattue, je n'avais guère l'esprit à la rancœur.

- Oh inutile de me répondre, peu importe, ajoutai-je. De toute façon il n'y a plus qu'à attendre. J'espère seulement être jugée selon un procédé correcte, et que des amis daignent me défendre...

J'étais intérieurement atterrée devant ma léthargie et ne parvenais pourtant pas à m'en tirer.

- Je ne vous avais pas vu, je fuyais avec les deux gamins pour échapper à l'homme qui les exploitait, expliqua-t-elle d'un air désolé. Mais si vous avez des amis qui peuvent vous défendre... Pourquoi ne l'ont-ils pas fait quand les miliciens nous ont arrêtées ?

Au moins n'en avait-elle pas après moi. Peut-être n'avait-elle de fait pas plus de raison que moi de se retrouver là.

- J'ignore si ceux que je considère comme des amis sont encore seulement de ce monde. Il y a bien des années que je ne suis revenue en ces contrées. J'ignore s'ils sont au courant des accusations qui pèsent sur moi. Je doute dans tous les cas que qui que ce soit soit pour l'instant au courant de mon retour, si ce n'est les personnes qui se trouvent actuellement à Kendra-Kâr. Or à ma connaissance les seuls alliés que j'y dispose à présent sont les tenanciers de la Tortue Guerrière. Les Timun sont de braves gens, par ailleurs il serait regrettable que leur réputation en prenne un coup. Je ne voudrais pas que mon cas nuise à leurs affaires. Et puis... Je crains qu'ils ne soient pas tout à fait convaincus de mon innocence. Ils veulent y croire mais ne m'ont pas semblé suffisamment sûrs de ce fait pour en convaincre d'autres individus.

Elle m'écouta en silence, et attendit un peu avant de reprendre la parole.

- Pourquoi vous êtes ici ? Et si vos seuls alliés sont les Timun, pourquoi ne pas être restée avec eux ? fit-elle sans grande conviction.

- Rester avec eux ? Je me suis faite repérée dès que j'ai passé le pas de leur auberge. J'ai préféré tenter de semer les miliciens et revenir les voir plus discrètement le soir venu pour en apprendre d'avantage. Je ne voulais pas leur attirer d'ennuis... Quant à l'objet de ces accusations je n'en sais hélas guère plus que toi. La tutoyer me perturba un instant, sans savoir si je l'avais fais car je nous considérais d'égale à égale ou si c'était dû à mon statut d'aînée, m'adressant alors à elle comme je me serais adressée à un enfant... Je n'ai jamais eu grand chose à me reprocher. Certains échecs m'ont longtemps minée mais les années m'ont permis de réaliser que je n'avais pas à endosser toute la responsabilité des erreurs commises, et que certains événements étaient inévitables. Ce n'est pas parce que le dernier coup fait perdre une partie que celle-ci n'était pas déjà jouée dès son commencement. Les pions ne sont que des pions, et la réussite ne dépend en majeure partie que de celui qui les orchestre. Perdue dans mes pensées, j'en revins à la question de l'humaine. J'ai beaucoup œuvré au bénéfice de Kendra-Kâr. Ceux qui me connaissent me tiennent, ou du moins me tenaient, en haute estime. J'ignore si cet incident relève de malencontreux hasards ou si quelqu'un m'a délibérément mise dans cette situation. Il aura été facile de m'incriminer une fois partie et de monter la population contre moi. Je ne pouvais me défendre. Et les absents ont toujours tort, comme le dit l'adage.

- Vue la façon dont ils nous ont très gentiment arrêtés, je ne pense pas que nous auront le droit à un procès très équitable, fit-elle avec ironie. Ont-ils le droit de nous pendre ? Où nous exécuteront ils d'une autre manière ?

Elle rit, mais je me doutais que la question était, dans le fond, on ne peut plus sérieuse.

- A vrai dire... Ils ont généralement peu de manières en ce qui concernent les individus de la pire espèce : cachot à vie pour ceux qui pourraient être utiles un jour, insertion de force aux premières lignes de l'armée pour ceux qui ne sont pas trop dangereux mais ont commis des crimes valant la peine de mort et... pendaison pour ceux qu'il vaut mieux savoir morts. Je doute qu'on te pende. Tu ne m'as l'air ni d'une tueuse ni d'une rebelle politique. Quant à moi... Nimar m'aurait sûrement bien égorgée discrètement mais dans la mesure où je ne suis pas inconnue de la population et de certaines autorités et qu'il n'y a aucune preuve de ma culpabilité, ils sont obligés de faire un genre de procès pour faire bonne figure. Hélas dans le fond j'en sais bien peu de choses et ignore comment toute cette institution est régie. Si cette cité a des lois ma foi je les connais bien mal et ne me suis jamais fiée qu'à la morale. Dans le pire des cas, c'est-à-dire si injustice est faite en me condamnant à tort, je m'échapperai. Non que ça m'enchante mais si je n'ai plus le choix... Je n'aurai plus qu'à m'exiler. En Anorfain peut-être, ou dans les Duchés... En Nosvéris si besoin.

Un frisson me parcourut. Je connaissais en effet bien mal les procédures de Kendra-Kâr, n'ayant jamais eu à m'y confronter. Si réel jugement il y avait, avait-on seulement le droit de se défendre ? Nous étions bien loin des contrées elfiques, et j'ignorais si nos coutumes étaient semblables à ce niveau.

- Je préférerais m'enfuir tout de suite plutôt qu'attendre leur stupide jugement ! Je suis totalement innocente, je ne vois pas pourquoi je devrais me faire juger ! Elle avait haussé le ton.

- Fais-donc... lâchai-je d'un ton de défi, à la fois amusée et agacée par son coup de sang. Je comprenais bien de fait qu'elle puisse être remontée vue la situation mais trouvais totalement inutile de s'emporter. La colère n'amenait que la confusion, non la réflexion. 

- Et où est-ce que j'irais moi ? Même s'ils me relâchaient, je ne pourrais qu'aller dans une auberge à attendre qu'elles me retrouvent, dans les deux cas je suis morte, finit-elle par dire, plus pour elle-même que pour moi.

- Qui ça ?

- J'ai été élevée par la sororité de Selhinae. Je fais partie des sœurs. Et je me suis enfuie...

La porte des cachots s'ouvrit, surprenant les deux gardes et déversant un peu de lumière dans ce trou miteux. Un milicien apparut, accompagné d'un jeune homme richement vêtu. Grand et bien bâti, il avait les yeux noirs et légèrement en amandes des habitants de l'Ouest mais avait du reste tout d'un Kendran. Il s'adressa aussitôt aux geôliers.

- Cela ira mes braves, vous pouvez nous laisser.

Un des hommes commença à protester mais l'étranger coupa court à toute résistance.

- Sais-tu à qui tu parles, milicien ? Une autorité écrasante émanait de lui. Il les fit hésiter. Vas donc en référer à tes supérieurs si cela te fait plaisir, mais par tous les dieux LAISSEZ-NOUS !

Les miliciens grognèrent et partirent finalement, craignant des représailles. Ils claquèrent soigneusement la porte derrière eux. Le nouveau venu radoucit alors son expression et un air de connivence flotta sur son visage.

- Faisons vite, il ne tardera pas à revenir, quand il se sera fait sermonner. Tenez voilà une clef qui ouvrira votre cellule et un plan du chemin pour retrouver vos affaires. Il nous tendit la dite clef et la carte par la grille. Attendez demain matin, à la relève, Sam fera une diversion à l'extérieur pour vous donner du temps. Les soldats ne seront pas présents. Vous aurez une heure de battement.

- Pourquoi faites vous ça ? Qui êtes vous ? s'enquit ma compagnonne de cellule.

Il n'eut pas le temps de répondre car des bruits de pas se rapprochaient. La jeune femme ramassa et cacha la clef et la carte sous sa paillasse. Les miliciens, accompagnés de quelque recrues supplémentaires, déboulèrent dans les cachots.

- Monsieur, nous avons ordre de vous accompagner à la sortie.

Vue leur attitude quelque peu déférente, malgré l'incident pour lequel ils devaient sûrement venir de se faire admonester, notre invité devait avoir une grande importance. Il ne poussa toutefois pas sa chance plus loin et accepta sans rechigner de se faire raccompagner jusqu'à la sortie. Il disparut, les gardes reprirent leur poste, et les geôles se retrouvèrent plongée dans le silence à nouveau.

L'homme qui était venu nous voir ne me disait rien. Un ami de Sam à ce qu'il disait. Je le cru sans mal à la vue des gouttes de sueur qui perlaient sur son front et aux veines qui palpitaient sur ses tempes ; il était visiblement particulièrement stressé par le rôle qu'il devait tenir dans notre évasion. Peu habitué aux situations de ce genre, il ne pouvait avoir déjà trempé dans de telles manigances. C'était donc un homme de bien. Quel intérêt avait-il cependant à nous secourir ? Il ne me semblait pas avoir de dette envers cet homme puisqu'il m'était inconnu. Sans doute en avait-il envers Sam... Je ne parvenais néanmoins pas à m'ôter de la tête l'idée que ce pouvait être un genre de piège, juste pour prouver que j'étais coupable et donc prête à tout pour m'enfuir. Je ne devais pas m'évader. Les gens penseraient qu'ils avaient raison. Que j'avais tué mon ancien collègue avant de quitter Nirtim, en cavale... Les miliciens me cueillerait juste à la sortie des cachots, et m’exhiberaient une fois de plus comme une belle prise. Il en était hors de question. Je m'allongeai comme je pu et restai étendue ainsi, à observer le bout de ciel que la meurtrière consentait à nous offrir. La jeune femme, elle, avait ressorti la clef et le parchemin et les étudiait à la lumière déclinante du jour.

Le temps passa, la nuit tomba. Je faisais mine de dormir. Des bruissements m'apprirent que mon acolyte s'était décidée à tenter le tout pour le tout. Elle n'avait rien à faire ici, pas plus que moi, soit, mais son évasion, elle, n'aurait aucune incidence particulière ; Tout au plus serait-elle pourchassée une heure ou deux, histoire de donner l'exemple, histoire de montrer que les gardes veillaient au grain, qu'ils ne laissaient pas s'échapper comme ça les prisonniers, et puis ils laisseraient tomber, s'ils n'avaient rien de bien grave à lui reprocher, comme je le pensais. Ils prétendraient peut-être l'avoir capturé à nouveau, si on leur demandait. Elle devait s'échapper. Elle avait bien raison. « Au matin », avait spécifié notre mystérieux bienfaiteur, « à la relève des gardes »... Le jour était encore loin de se lever mais, tout compte fait, il valait en effet sûrement mieux pour elle faire une tentative tant qu'ils n'étaient qu'une seule équipe, fatiguée qui plus est, à demi noyée dans la pénombre, plutôt que d'attendre la relève pour risquer de se retrouver face au double d'opposants...

Elle avait du courage cette petite. Un peu trop ? Qui sait. Elle se glissa hors de la cellule, et l'angoisse vint m'étreindre : Et si ça tournait mal ? L'aiderais-je ? Elle n'avait rien fait de mal, elle ne méritait ni la prison ni la mort, mais si je l'aidais ceci risquait de nuire à mon image, du moins de m'enfoncer d'avantage et je ne souhaitais toujours pas m'évader. Elle avait d'ailleurs refermé la geôle derrière elle, tout en laissant les clefs et le plan sous sa paillasse, à ce qu'il m'avait semblé entendre. Alors je me redressai, et restai tendue dans l'obscurité, les oreilles frémissantes... Les discussions qui me parvenaient continuaient, et toutefois chaque respiration reprise, chaque silence des gardes me faisait craindre une explosion soudaine d'injures et le fracas d'un combat. Était-elle directement sortie du souterrain ? Avait-elle choisit d'essayer de récupérer ses armes ? Peut-être était-elle déjà loin...

Fracas. Injures. Des chocs, des cris de surprise, il me sembla l'entendre détaler dans le couloir, elle était partie, elle avait réussit à quitter les cachots. Je soupirai. A nouveau seule. Je n'avais plus qu'à attendre. La relève de la garde ? Le jugement ? La mort ? Un miracle ? Je me tourmentai encore, en attendant, et tout en réfléchissant, j'attendais. Je m'échapperais sans mal. Mais après ? Je pouvais aller voir Sam. Et après ? Quand bien même trouverais-je de quoi me disculper, j'aurais perdu toute crédibilité en m'évadant. Et si je restais ? Et s'ils décidaient de m'exécuter ? Ou pire encore, me laisser moisir ici... Fuir ou mourir, la situation devait-elle se résumer à ceci ? J'aurais mieux fait de ne jamais revenir, si seulement j'avais su quel accueil on me réservait...

 

Un bruissement, des cliquetis, de rauques râles et une effluve nauséabonde - l'image de la mort telle que se l'imaginaient parfois les humains me vint à l'esprit. Sentant un désagréable frisson me parcourir l'échine j'ouvris les yeux et fronçai les sourcils. Mon regard tomba sur deux gardes à l'air aussi stupide que sadique qui me dévisageaient comme une bête de foire - ou un morceau de viande, je n'aurais su dire. Dans un cas comme dans l'autre ils auraient sûrement été moins puants d'arrogance si de solides barreaux ne nous séparaient. La lanterne à la lueur faiblarde dont ils avaient pris soin de se munir me fit remarquer qu'elle était la seule source de lumière des cachots. Faisait-il à nouveau nuit ? Dans ce cas pourquoi n'y avait-il nulle autre lueur ? Il me semblait que des torches brûlaient normalement en quelques emplacements. Non que ça me gêna. S'ils s'en prenaient à moi il me suffirait de briser et éteindre leur lanterne pour les plonger dans la confusion...

- Ton dîner belle enfant, fit le premier, d'une voix horriblement suave.

- C'est elle ! s'exclama le deuxième, resté auprès de la porte d'entrée des cachots.

Un autre homme entra. Tandis qu'il se rapprochait, je constatai qu'il était fort petit, fort chauve, avait un regard fort vicieux et qu'il était surtout fort gras pour un milicien. Ce devait être un gratte-papier plus qu'un homme de terrain.

- Vous ne vous êtes pas échappée comme votre amie un peu plus tôt. J'en conclus que vous acceptez votre sort... Il marqua une pause. Je me présente, Cecil, je suis le second et scribe du juge qui vous condamnera demain à l'aube pour le meurtre du milicien Kendran Valem il y a deux ans. Hum, pour votre défense... Il eut un rictus. Souhaitez-vous faire appel à quelqu'un? La milice fera tout ce qui est nécessaire pour trouver cette personne, avec vos informations... L'ironie déformait sa voix.

Je n'avais écouté que d'une oreille. Condamnée. Demain à l'aube. Condamnée à mort. Pour une vie prise, une autre l'était. La mort. Le néant. L'abattement m’assomma le temps d'un battement de cil. Ah vraiment ? Non. Je ne voulais pas de la mort, je ne méritais rien de tel et il était hors de question que je me laisse faire. Je n'étais pas coupable, et je n'accepterais nulle peine pour le prouver ! Ceci n'y changerait visiblement rien. Nul n'avait apparemment le souhait de me voir blanchie. Soit. J'allais trouver le moyen, leur échapper s'il le fallait, pour parvenir à tirer au clair le fin mot de cette supercherie et prouver à tous mon innocence ! Moi, Sinaëthin, fille de Dehethir, ne salirais pas le nom des miens !

- Me condamner ? repris-je alors, me redressant à mesure que je sortais de ma torpeur. Que savez-vous du verdict du juge ? Si je ne m'abuse j'aurai droit à un procès équitable et si vous respectez les lois de votre propre roi tout sera mis en oeuvre pour que je puisse me défendre convenablement et vous prouver votre tort ! Mon ton était digne. J'avais passé l'âge de gémir et de me lamenter, de même que celui de tenter de rendre au soi-disant scribe ses regards mauvais.

Faire appel à quelqu'un... Il me l'avait proposé. Mais qui ? Sam aurait pu témoigner de mes allées et venues, Sam aurait pu témoigner de mon départ pour un long voyage qui n'avait rien à voir avec la fuite d'une renégate, Sam aurait pu témoigner de la personne que je suis, de ce qu'au grand jamais je n'aurais pu commettre... Sam aurait aussi pu témoigner de mon ignorance et de mon incompréhension face à toute cette histoire, de même que tous les clients qui m'avaient vue à l'auberge. Me serais-je présentée en un lieu public, un lieu que j'avais l'habitude de fréquentée, si je souhaitais éviter les ennuis ? Tous avaient dû voir mon air abasourdi, mon hésitation, tous avaient dû lire la stupeur sur mon visage...

Mais c'était compromettre Sam. C'était mettre en péril la réputation de ce bon Sam, c'était risquer de lui valoir des critiques, voire des violences, et des pertes de clients, tant que mon nom ne serait pas laver - s'il parvenait à l'être... En avais-je le droit ? Je ne pouvais lui imposer une telle chose.

- Allez voir Sam Timun, l'aubergiste de la Tortue Guerrière. Proposez-lui de me défendre. Je me doute que vous ne chercherez de toute façon pas à l'encourager. S'il refuse…

Je ne voyais pas qui pourrait me venir en aide. Mes relations, je les avais oubliées, ou du moins chassées de mon esprit, enterrées. Ne plus y penser. Ne pas chercher à les retrouver. Ne pas se confronter à la mort, à la peine d'apprendre leurs fins et autres infortunes.

- S'il refuse, affichez un appel à témoin en ma faveur, proposez à quiconque le souhaitera de prendre ma défense tant que c'est de bonne volonté. Peut-être... Si Sam ne le souhaite pas, et que de vieilles connaissances sont de passage... Peut-être l'une d'elle souhaitera me venir en aide.

- Sam Timun... minauda Cecil, l'air pensif. Oui, oui, je vois qui est cet homme, évidemment. Il releva la tête vers les gardes. Vous enverrez une escorte à l'aube pour quérir ce cher monsieur, et si la chance est avec vous... Il se retourna vers moi. Vous aurez un défenseur lors de votre procès...

Sans un mot, il fit volte-face. Les deux gardes lui emboîtèrent le pas. Alors qu'ils s'éloignaient, il se rit de moi une dernière fois.

- Pour ce qui est de l'appel à témoin, je ne vois pas qui dans cette ville serait prêt à défendre une criminelle ! À part peut-être un complice... Il ne faut pas vous attendre à un miracle.

Un complice. C'était donc ainsi que quiconque prenant ma défense serait vu ? Bien sûr, tout serait fait pour que d'éventuels témoins préfèrent se taire. J'ignorais si la malveillance des gardes et du scribe était due au fait qu'ils me croyaient sincèrement coupable, au contraire qu'ils me savaient parfaitement innocente, ou encore que peu leur importait et qu'ils tiraient simplement de la joie des malheurs des autres. Même Nimar, qui se sentait probablement trahi, devait toujours espérer au plus profond de lui que mon innocence soit prouvée. Ces gens-là eux, souhaitaient manifestement voir ma tête tombée, que ce soit juste ou non.

- Profitez de votre dernière nuit, ajouta-t-il alors qu'un garde laissait échapper un rire gras.

- Ce ne sera certainement pas la dernière, n'ayez crainte, sifflai-je doucement en retour. Et j'ose espérer pour vous que vous n'êtes en rien impliqués dans cette supercherie...

C'était autant une menace qu'un souhait. Je préférais imaginer un quiproquo, une maladresse, une erreur, plutôt qu'un coup monté.

 

Perdue dans mes songes, j'avais laissé le temps filer sans prendre la peine de m'en soucier. Ni hâte ni appréhension ne me torturaient, mais l'incompréhension la plus totale me nouait encore l'estomac de même qu'une rage outrée, nourrie par la frustration de me retrouver dans une telle position. Comment avaient-ils osé ? Pourquoi personne ne semblait-il croire en mon innocence ? Pensaient-ils vraiment condamner quelqu'un sans avoir d'avantage de preuves ? Le peuple avait-il donc été si bien dressé à me haïr, m'avait-on si bien dépeint comme une bête noire que nul ne protesterait contre un jugement trop sommaire ? Pourquoi le scribe semblait-il si sûr de lui ? Ça ne présageait rien de bon... J'avais tant fais pour cette ville, pour la milice, voici comment on me remerciait... Si peu de considération... On avait bien tenté de me faire échapper, mais ç'aurait été indigne de moi. Mon honneur devrait être lavé sur la place publique. Quoi qu'il en coûte. Et si complot il y avait, alors ceux qui avaient osé s'investir là-dedans allaient tous payer.

Patience. Contrôle. Je ne devais faire aucun faux pas. Me taire. Ne dire que l'essentiel, que le plus pertinent. Ne pas me montrer trop pressée d'en finir ou trop énervée. Je devais paraître parfaitement sûre de moi, confiante en la justice, jusqu'au bout... Ne fuir qu'en tout dernier recours... Et plus le temps passait, plus je craignais devoir effectivement m'échapper. Deux ans qu'ils me cherchaient. Deux ans qu'ils pensaient que j'étais la coupable. Et si j'étais disculpée, alors ce serait chose publique que l'incompétence de la milice (si ce n'est pire), le meurtrier vaquant à ses propres affaires tranquillement depuis deux ans. Qui aurait confiance en la milice après ceci ? Je risquais de me faire condamner ne serait-ce que pour éviter ce genre de situation désagréable pour les autorités de la ville.

Des pas. On venait me voir. Un, deux, trois... cinq gardes. L'heure devait être venue. Bientôt ils se présentèrent à l'entrée de ma cellule. Il ne s'agissait pas des gringalets qui se chargeaient de distribuer de rares repas ou de vérifier si tous les prisonniers étaient là où ils devaient être ; ceux-ci avaient des cous de taureaux, des poings pratiquement de la taille de ma tête, du moins me semblait-il, et des carrures d'ours. De courtes épées pendaient au côté de chacun d'entre eux mais il me paraissait plus probable qu'ils combattissent d'avantage à mains nues... Cinq gardes. Cinq colosses. On ne laissait visiblement rien au hasard... J'espérais ardemment ne pas avoir à les affronter. S'ils se mettaient en travers de ma route, alors que j'étais désarmée, je n'avais aucune chance. Je ne faisais absolument pas le poids. L'un d'eux s'avança vers moi et comme il prenait la parole je constatai qu'il devait être plus gradé que ses collègues.

- J'ai pour ordre de vous escorter jusqu'au tribunal de Kendra Kâr. Veuillez vous tenir tranquille.

- Je n'ai pas l'intention d'essayer de me soustraire à mon jugement. Enfin aurai-je l'occasion de m'expliquer et de prouver à tous que je ne suis en rien responsable de la mort de ce pauvre Valem.

Prouver... Comment ? J'aurais bien pu prouver mon voyage, ma bonne conduite, rien ne pouvait en revanche prouver que je dormais à l'heure où Valem avait été sauvagement assassiné. Que Yuia me vienne en aide, ça s'annonçait vraiment, vraiment mal... Je ne prêtai d'attention ni aux regards ni aux gloussements des autres gardes. Les fers se fermèrent sur mes poignets et mes chevilles. L'acier froid vint mordre ma chair. Le claquement des verrous me firent sursauter. L'effroi me saisit, je réalisais enfin ce qui m'attendait. Sous des centaines de regards glacés de dégoût, j'allais être exhibée, comme un trophée, empêtrée dans des chaînes qui me rendraient aussi vulnérable qu'un nouveau-né. Ils allaient me huer, m'insulter, et j'allais rester là, face à eux, impuissante, le cœur aussi lourd et dur qu'une pierre, à guetter la moindre once, la trace la plus infimes de compassion en eux... Je déglutis maladroitement. Les larmes me venaient.

Bousculée par les gardes je repris mes esprits et nous nous mîmes péniblement en marche. Gênée par les fers et leurs chaînes j'avançais lentement et manquais de peu trébucher à chaque pas. Mâchoires serrées, tête haute, je gardai le silence lorsque nous parvînmes aux portes des cachots. L'aube dardait sur moi de timides rais de lumières qui nous venaient de l'autre bout de la ville, faisant scintiller de petits grains de poussières flottant paresseusement entre deux courants d'air. Les pavés encore plongés dans la pénombre luisaient de rosée.

Je m'attendais presque à être jugée sur la place publique et n'imaginais en tout cas pas me retrouver dans un bâtiment aussi imposant - j'ignorais même jusqu'ici que Kendra-Kâr disposait d'un tel édifice. Il faut dire que je n'avais jamais eu à m'en soucier auparavant. Si l'attitude des badauds m'avait remonté le moral la vision qui s'offrit à moi une fois les lourds panneaux en bois massifs de l'entrée passés me fit rapidement déchanter. La salle, aussi haute que vaste, avait déjà accueilli une dizaine de miliciens, auxquels vinrent s'ajouter mes gardes, ainsi qui divers individus de grande autorité à en juger par leur placement derrière un bureau surélevé, dont aucun n'avait d'air encourageant ou à défaut neutre. Je reconnu parmi les personnes placées sur l'estrade celle qui était venue me voir la veille au soir, le scribe, et sa simple vue me fit frémir. Cet homme ne m'inspirait absolument pas. 

Nimar, comme je pouvais m'y attendre, se montra aussi distant que possible et dû visiblement faire un effort pour se retenir de croiser mon regard. Avait-il des regrets ? Commençait-il à remettre son accusation en doute ? Ou était-ce la haine qui le poussait à m'ignorer ? Non, on ne détourne pas le regard de quelqu'un que l'on fait, on savoure sa chute... Ses expressions étaient celles d'un homme torturé, pas d'un homme résolu. C'était déjà ça. Mon regard tomba finalement sur celle qui me semblait être la soeur de Nimar et fiancée de Valem, ex-fiancée à vrai dire ; secouée de sanglots elle irradiait de rage et de douleur et je songeai soudain que Nimar devait être déchiré entre sa foi en moi et la soif de vengeance de sa soeur meurtrie. M'avait-il accusé dans le but de l'apaiser ? Si c'était le cas irait-il jusqu'à me faire condamner au risque de faire une erreur dans ce seul but ? Rien n'était impossible, je savais que les choses les plus incroyables pouvaient être réalisées par amour d'un être cher. 

Je remarquai alors que Milos était également présent. Mon coeur manqua un battement lorsque celui-ci se tourna vers moi. A ma grande surprise le jeune homme, bien qu'endeuillé lui aussi, me fit un bref signe de tête et malgré son visage fermé je compris que lui ne me tournerait pas le don. Un tremblement de soulagement se propagea le long de mon échine. 

- Aujourd'hui aura lieu l'audience de Sináëthin Al'Enëthan... commença le juge, tandis que Cecil, dans son coin, grattait une feuille de papier de sa plume noire. Capitaine Nimar, vous avez souhaité vous présenter à cette audience en tant qu'accusateur, au nom de la vérité en êtes-vous certain ?

- Certain ! répondit Nimar, fixant intensément le juge.

-Et vous, reprit le juge en se tournant vers la femme. Irène, soeur du Capitaine Nimar ici présent, et fiancée de feu Valem. Vous avez souhaité vous présentée à cette audience en tant qu'accusatrice, au nom de la vérité en êtes vous certaine?

- Oui, lâcha-t-elle dans un sanglot.

Le juge se tourna enfin vers Milos.

- Soldat Milos frère du défunt milicien Valem, contre toute attente, et en vue de votre position, vous avez souhaité plaider en faveur de l'accusé, au nom de la vérité en êtes-vous certain ?

- Certain, confirma-t-il en me lançant un regard.

- Bien. Accusée, avant toute chose, votre demande de témoignage en votre faveur de Sam Timun à été refusée par ce dernier. Êtes-vous prête à entendre votre jugement et en accepter les conséquences?

J'acquiesçai d'un signe de tête.

- Puisse les dieux être témoins de la vérité dans laquelle baignera cette audience, conclut-il solennellement.

- Puissent les dieux rétablir la vérité, conclus-je à mon tour, bien que rien ne requit mon approbation.

Le juge acquiesça à son tour d'un signe de tête et se pencha sur les parchemins sur son bureau. Il en saisit un avant de reprendre la parole.

- J'ai ici les chefs d'accusation qui pèsent contre vous, rédigés par la milice kendrane, grâce aux informations des témoins et à compter du fait que vous vous opposiez à cette accusation, comment pouvez-vous justifier la présence de projectiles vous appartenant sur les lieux du crime, y compris à l'origine de la mort du soldat Valem?

- Des flèches ? m'exclamai-je, surprise, soulagée et consternée à la fois par une accusation qui ne tenait pas la route. Est-ce là une preuve que vous présentez ? Ma foi la chose serait pertinente si je taillais mes flèches moi-même, selon un procédé particulier qui permettrait de confirmer que ce sont en effet les miennes, et encore faudrait-il que j'ai été présente sur les lieux du crime et que vous en ayez trace. Seulement voyez-vous d'une part il y a longtemps que je ne taille plus mes flèches et que je les achète en lots au marché ou en boutique, chez Lilo dans ce cas, donc des flèches similaires aux miennes ne signifient pas que ce soient les miennes et d'autre part quand bien même seraient-elles vraiment à moi ceci ne serait pas une preuve suffisante. Il m'est déjà arrivé de prêter des flèches à des camarades miliciens comme il a pu m'arriver de leur emprunter à eux aussi du matériel pour certaines missions. Et enfin on aurait aussi pu m'en subtiliser.

Je fis une pause.

Quoiqu'il en soit si flèches m'appartenant il y avait vraiment sur le lieu du crime je n'y suis pour rien. Je n'avais même pas mon arc sur moi ce soir-là. Pourquoi m'en serais-je encombrée pour aller festoyer avec mes... amis ? terminai-je avec un pincement des lèvres qui reflétait le pincement au coeur qui m'avait saisit. Je refusais de considérer Nimar comme autre chose comme un ami. Un ami aveuglé, mais toujours un ami. Milos aussi bien que Nimar pourront en attester.

Je lançai un regard à Milos, attendant sa confirmation, à défaut de celle de Nimar. Milos prit une inspiration pour répondre mais le juge le coupa dans son élan.

- Peut-être pourriez-vous donc justifier votre départ le lendemain ? Il haussa le ton. Et surtout votre réticence à coopérer à votre retour sur Kendra Kâr lorsque le Capitaine Nimar s'est présenté à vous ! Une attitude pour le moins fugitive, n'est-ce pas ?

- Foutaises ! s'exclama soudainement Milos en bondissant de son siège.

Aussitôt, deux gardes braquèrent leur lance en sa direction, mais il poursuivit, fou de colère et de frustration.

- Sinaëthin est une personne loyale, reprit-il. Ce n'est pas... Ce n'est pas une meurtrière comme vous le laissez entendre. Ce jugement n'est que paroles futiles et je peux certifier de son innocence : Elle était désarmée le soir où...

- Sir Milos veuillez vous rasseoir ! coupa le maître de séance.

Les fers de lance de plus en plus près, Milos ne pu qu'obéir. Il se faisait violence pour ne pas exploser de nouveau. Le juge, une fois la tension redescendue, s'adressa de nouveau à moi.

- Quant au fait que vous n'aviez pas votre arme ce soir là, il se fait que le corps du soldat Valem fut retrouvé après votre départ. En pleine nuit, reconnaissez qu'il est facile pour une archère de talent de décocher un trait mortel et de disparaître... De plus, si le capitaine Nimar vous avait vu quitter la ville, nous ne serions pas là. Il reprit après un silence que personne n'interrompit. Nous parlons donc de meurtre et en vue de votre position lors de votre acte, de trahison envers votre ville et vos anciens camarades... Pesez vos mots.

- Tu aurais eu l'ombre d'une chance lors de ton arrestation, hier, tu nous aurais tous tuer pour fuir ! fulmina Nimar. Une larme de rage coula le long de sa joue.

Mes joues me brûlaient et je me fis moi aussi violence pour garder mon calme et trouver les mots justes. Tout ceci n'avait aucun sens. Mais il s'agissait d'un jugement, et non d'un règlement de compte ridicule, et celui-ci pouvait se terminer bien mal.

- Mon départ... Je m'interrompis, le temps de prendre une grande inspiration. Mon départ n'avait rien à voir. Je... J'hésitai à exposer les choses de façon complètes, n'ayant nul souhait que certaines informations parviennent à n'importe qui. Je suis partie à la recherche de mon père. J'y songeais depuis un certain temps déjà et me préparais en conséquence. J'avais prévenu Sam que je partais, sans lui donner d'avantage de détails, et ai trouvé un navire et un équipage prêts à tenter de m'aider. Je réfléchis rapidement à une façon convenable de présenter les choses. Je ne pouvais mentir mais étais résolue à garder mes affaires personnelles pour moi-même. 

Mon père s'est lancé dans un voyage en mer, il y a quelques années. Il a toujours été un peu aventurier dans l'âme et rêvait de fouler des contrées inconnues, exotiques, sur lesquelles il aurait pu passer ses dernière décennies. Il avait obtenu des cartes et des instruments de mesure sensés lui indiquer la route de telles terres. Il n'est jamais revenu... Je... Je n'en ai guère parlé car je ne souhaitais pas que l'affaire s'ébruite. Je pensais que mon départ n'affecterait personne. J'étais loin de me douter qu'une tragique coïncidence ferait passer ce départ pour une fuite. Mon cher père passait vaguement pour un vieux fou. Mais peut-être n'était-ce pas totalement faux, me pris-je à songer avec sourire malheureux. 

Je suis partie dès l'aube et vous comprendrez ma discrétion. Si seulement... Si seulement j'avais su... Je me sentis soudain abattue. Les dieux se moquaient si bien de nous parfois ; Il eut suffit que j'eus repassé par les venelles que nous avions emprunté la veille, j'aurais trouvé Valem, avant d'autres peut-être, je lui aurait porté secours, peut-être même aurait-il encore été temps de le sauver. Mais il n'en était rien...

Oui j'aurais pu retourner à la Tortue Guerrière et y prendre mon arc avant de retourner tuer Valem, avouai-je sans hésiter. Ivre comme il l'était j'aurais pu le laisser n'importe où en lui demandant de m'attendre, il n'aurait de toute façon pas pu continuer tout seul. Il tenait encore debout, mais n'avait plus l'esprit très clair. Mais je l'ai raccompagné jusque dans sa rue et, une fois assurée qu'aucun malfrat ne traînait alentours je l'ai laissé et m'en suis retournée à l'auberge. Par ailleurs, si j'avais souhaité le tuer, et je me doute qu'une telle chose vous aura déjà interpellé, pourquoi l'aurais-je abattu avec des flèches ? Je suis archère, ça fait de moi un suspect idéal. À défaut d'en avoir un autre, si je puis me permettre. Mais si je l'avais tué donc, pourquoi ne m'y serais-je pas prise autrement ? Je suis sûre qu'il existe bien des moyens de faire disparaître les gens plus anonymement.

Je me tournai finalement vers Nimar.

- Je sais que je n'aurais pas dû fuir l'auberge un peu plus tôt mais... J'ignorais ce qui se tramait, et Sam... Sam a voulu m'expliquer mais il n'en avait pas le temps. J'ai songé qu'il valait mieux que je repasse plus tard, que je me fasse discrète le temps de saisir ce qui m'échappait ; Je ne voulais attirer d'ennuis à personne... J'ai évité autant que possible vos hommes Nimar parce que j'avais peur, j'étais sous le choc ! Peu avant de me retrouver face à vous de jeunes gens me sont littéralement tombés dessus, un homme furieux leur courait après, ils se sont mis à courir, sans trop réfléchir j'ai fais de même. Cet homme vous sembliez le connaître... Quoi qu'il en soit, Nimar... Les larmes me vinrent. Jamais je n'aurais tenté de ma battre contre vous, je n'ai fais de mal à personne et voyez comme je me suis laissée prendre et menée aux cachots ! Vous savez que la jeune femme retenue avec moi s'est échappée, vous pensez bien que j'aurais pu fuir avec elle ! L'ai-je fais ? Non ! Pourquoi serais-je restée si ce n'est pour rétablir la vérité ? Si ce n'est parce que je suis une victime de cette affaire, non une meurtrière et que j'aspire au moins autant que vous à retrouver le ou les véritables coupables !

Tout en réfléchissant je commençai à réaliser que quelque chose clochait sérieusement. Pourquoi n'était-il pas rentré chez lui ? Et qui avait bien pu le tuer de sang froid ? Les voleurs et autres gredins ne tuent pas à distance, aucun intérêt puisqu'ils doivent de toute façon s'approcher par la suite du corps pour en récupérer quelque richesse. Un chasseur de prime alors ? Mais pourquoi donc ? Et plus je m'interrogeais moins je comprenais la situation. La milice avait dû réfléchir elle aussi, penser à toutes ces possibilités. N'avait-elle pas cherché plus loin que le bout de son nez ? J'hésitai à leur présenter mes idées et convenu que ce n'était ni le lieu ni le moment de porter de nouvelles accusations. Je devais d'abord me sortir de cette situation.

Le juge joignit le bout de ses doigts et se mit à réfléchir. Il jeta un coup d'oeil plus bas, vers Cécil, son scribe. Celui-ci fit un « non » de la tête avant de relire ses notes. Enfin, le maître prit une inspiration.

- Accusée Siiwih. Si Sam le propriétaire de la Tortue Guerrière avait pu vous expliquer cette affaire, pourquoi n'est-il pas présent aujourd'hui ? Un inconvénient de dernière minute ? Ou bien peut-être a-t-il refusé de parler en votre faveur, preuve qu'il n'avait qu'à perdre en défendant quelqu'un de fautif... Quant au fait que vous ayez utilisé des flèches plutôt qu'un couteau ou une quelconque arme, eh bien je répondrai que les raisons et les manières utilisées par les assassins rempliraient une bibliothèque. Qui peut expliquer le fonctionnement d'idées aussi malsaines ? Elles ont un but qui reste parfois un éternel mystère. Qui sait, pourquoi n'auriez vous pas utilisé un arc dans le but de rendre l'accusation trop évidente pour être crédible ?

- C'est scandaleux... mugit Milos. 

- C'est de ton frère que l'on parle, coupa Nimar. Tu as la parfaite responsable ici présente et tu refuses de voir la vérité !

- Et toi tu es aveuglé par le chagrin et la haine ! rétorqua le frère de Valem en bondissant de nouveau et en pointant le Nimar du doigt.

- Du calme ! gronda le juge. Une dernière intervention de ce genre et je vous fait sortir Milos. Vous êtes présent pour témoigner en faveur de l'accusée, non pour exprimer gratuitement votre haine.

Le juge se tourna de nouveau vers moi, attendant ma réponse. Un frisson m'agita et je baissai les yeux.

- J'ignore pourquoi Sam a refusé de se présenter. J'imagine qu'il ne voulait pas risquer de perdre des clients en se retrouvant impliqué dans une affaire de meurtre. Il m'a toujours soutenu, son attitude à mon arrivée le confirme, mais Sam est un homme intègre, il ne veut pas d'histoires. Je redressai la tête pour fixer Nimar avec tristesse. Sauf votre respect, capitaine, c'est vous qui refusez, je ne sais pourquoi, de voir la vérité. Écoutez-donc votre cœur et vos souvenirs, vous savez bien que je suis incapable d'une telle atrocité.

Le vouvoiement et l'appellation officielle avait pour but de me montrer plus respectueuse et de créer une distance qui, j'espérais, lui ferait de la peine et lui permettrait de se rappeler que nous étions pourtant amis. 

- Maître, j'imagine que des recherches ont été effectuées sur ma personne. Ma fidélité envers la cité de Kendra-Kâr et des hommes qui la dirigent n'est plus à prouver. Je n'ai jamais fais qu’œuvrer pour le meilleur. J'ai déjà tué Maître, mais pour servir votre cité. J'ai accomplis bien des missions pour le compte de la milice et j'ai même participé à la lutte contre Oaxaca dans les terres nosvérisiennes. J'aurais donné ma vie pour les autres, j'ai d'ailleurs bien faillis la perdre, et je serais prête à recommencer. Mais aujourd'hui je refuse de mourir pour vous, car cette mort serait inutile. Le coupable serait toujours libre. Tout au plus aurais-je servis à apaiser la douleur du chagrin du capitaine ici présent et de sa sœur, du même coup que je vous permettrais de clore l'affaire. Mais ce ne serait pas juste.

Tout allait trop vite. On ne jugeait pas de la vie ou de la mort de quelqu'un en une heure ! J'aurais aimé que d'avantage de personnes intercèdent en ma faveur, mais Milos était le seul à s'être porté garant de mon innocence et il n'y avait nul badaud pour faire pression sur le juge, il était bien trop tôt encore dans la journée pour que de braves gens viennent assister à la séance et peut-être même n'étaient-ils pas au courant. Avait-on vraiment affiché un avis en ville comme je l'avais demandé ? Je n'en savais strictement rien... Une idée me vint. Les choses ne tournant pas en ma faveur il me fallait déjà réfléchir au problème de la condamnation.

- Si vous décidez de me condamner, envoyez-moi dans les premières lignes d'un prochain affrontement, envoyez-moi effectuer je ne sais quelle périlleuse mission, que ma mort, à défaut d'être juste, soit utile.

Ce devaient être là mes dernières volontés. Une telle mort serait sans doute bien plus pénible, bien plus lente, en court, bien moins souhaitable qu'une pendaison ou décapitation mais tel était mon choix. Je comptais bien leur prouver ma vaillance et mon honnêteté jusqu'au bout. Ma déclaration provoqua un brouhaha entre les miliciens présents. Les larmes me vinrent à nouveau. Tout ceci était si absurde...

- Et si elle nous trahie encore ? s'exclama quelqu'un à haute voix. Qui l'empêchera de tuer un, deux, voire plus de nos compagnons sur le champ de bataille, ou de s'enfuir ?

Son supérieur lui imposa le silence mais cette question suscita une réaction chez chacune des personnes présentes. Le juge était plongé dans ses réflexions, tandis que Cécil approuvait manifestement la réaction du soldat. La sœur de Nimar, elle, tremblait toujours de rage et Milos semblait plus que tendu. Mais c'était Nimar lui même qui paraissait le plus perturbé ; Il semblait à présent mener un combat intérieur, jetant parfois des coups d’œil tantôt dans ma direction, tantôt dans celle de Milos. Après quelques minutes, le juge demanda le silence.

- La demande de l'accusée Sinaëthin va être traitée cette après-midi. Je vais convoquer mes confrères et peser le pour et le contre. Accusée, vous allez être reconduite dans votre cellule et ce soir, Cécil, mon scribe, viendra vous annoncer la sentence. Vous resterez jusque là une traîtresse condamnée. Au nom des dieux je lève cette séance.

Cette déclaration éclair eu l'effet d'un véritable coup de tonnerre dans la salle. La sœur de Nimar hurla à l'idée que je ne meure par sur l'instant et des membres de l'assemblée me firent des gestes obscènes tandis que d'autres s'écriaient, s’insurgeaient, pour ou contre la situation, dans une cacophonie épouvantable. Je vis du coin de l'oeil Milos filer, Dame seule savait où, dès que les portes du tribunal furent ouvertes. Je demeurai muette et suivis sans rechigner les gardes qui allaient me raccompagner à ma cellule. Il n'y avait plus qu'à attendre.

- Que Yuia me garde, soufflai-je. Et que justice soit faite.

Je n'avais pas imaginé retrouver les cachots si vite, il n'était pas même encore midi. L'humidité, la fraîcheur et les relents de sueur et d'excréments me prirent soudain à la gorge. Je réalisai alors, à présent qu'il me faisait défaut, comme l'air était pur dans les venelles, comparé aux sous-sols dans lesquels j'allais probablement loger encore quelques heures. D'un soupir las je rejoignis ma cellule et attendis patiemment que les gardes eurent fini d'ôter mes fers. Mes poignets si délicats portaient désormais des marques rouges dues au poids du métal mais ça aurait pu être pire, j'étais loin des chairs à vifs que ceux qui gardaient les fers pendant des semaines finissaient par avoir.

Après m'avoir enfermée, le capitaine qui m'avait raccompagnée congédia ses subalternes. 

- Je ne sais pas si la vérité triomphera, dame Sinaëthin, mais j'ai déjà eu vent de vos prouesses et de votre loyauté bien avant cette affaire. Vivante ou morte je peinerai toujours à croire qu'un jour on ait pu vous accuser de meurtre. Le doute plane dans la milice, cette affaire n'est pas restée secrète. Peut-être ai-je en face de moi un monstre, peut-être pas et qu'importe si je fais fausse route, j'ai foi en vous, lança-t-il avant de s'en retourner.

- Merci, capitaine. lui répondis-je, émue, tant qu'il pouvait encore m'entendre. Je tâcherai de ne rien ternir de cette réputation, dusse-je pour cela accepter la mort dignement ; Au moins certains se remémoreront ma personne telle qu'elle l'aura véritablement été.

Ma voix mourut comme ses pas le firent. J'étais à nouveau seule, enfin sans compter sur la vermine qui peuplait les autres geôles.

 

La prison, ce n'est pas si différent de cet instant, cette fraction de seconde, qui précède la mort après tout. C'est une pénible éternité, douloureusement courte pourtant à l'approche de la fin. C'est un battement de cœur, une inspiration, bloquée mille ans et balayée le temps d'un battement de cils. C'est une vie entière qui défile et un bref aperçu du néant. Ça vous prend à la gorge, ça vous prend au creux de l'estomac et ça vous retourne de l'intérieur comme un frêle esquif emporté sous la houle. Vous en perdez le Nord, le Sud et n'avez guère d'idée de la direction dans laquelle nager pour crever la surface. La tourmente vous laisse hagard et vous en oubliez de vous battre, jusqu'à ce dernier élan, cette ultime manifestation de l'instinct de survie, qui parvient souvent trop tard.

Mais non, je savais que ce ne serait pas la fin. Je n'avais pas peur. Emplie d'une froide assurance, je me disais que je m'échapperais s'il le fallait. Que je ne me laisserais pas faire. Et cette résolution n'avait guère faillit. Malgré cela, et malgré le fait que j'avais déjà fais cent fois le tour de la situation, des possibilités, de toute cette histoire en somme, il est des choses qui m'assaillirent que je n'avais pas songer craindre.

Trois jours. Trois jours assise dans un coin de ma répugnante cellule, le dos calé contre la pièce glacée d'un mur qui ne me coupait ni des plaintes ni des relents de mes voisins. Je n'avais pas froid. Je n'avais pas franchement faim. Je n'avais pas sommeil. Et ce furent, me semble-t-il, les trois plus longs jours de ma vie. Trois jours à n'avoir d'autre occupation que la torture de mon pauvre esprit, tournant en rond comme un chien galeux après sa queue. Petit à petit le fond sonore aux airs de concert pour chevalets s'estompa, remplacé par le fracas de rêves confus et de regrets chaotiques grondant sous mon crâne.

Que m'avait-il pris de revenir ? Il n'y avait rien pour moi ici, rien. Ni frères de sang, ni frères de coeur. Père se reposait en de lointaines terres et je ne doutais pas l'avoir vu pour la dernière fois. Il ne m'avait pas paru vieilli mais j'avais sentis au plus profond de mon être qu'il était trop las et estimait avoir déjà assez vagabondé en ce bas-monde pour s'en remettre aux dieux. Il quitterait notre monde comme il y avait séjourné ; fier, serein, prospère et rêveur. Nul doute que même la toute fin éveillât sa curiosité. Et je l'avais laissé. Une fois encore nos routes s'étaient séparées, comme si nous n'avions pour tout lien que celui de deux voyageurs marchant ensemble, s'arrêtant quelques temps sur le bord du chemin, bavardant volontiers, partageant avec la même allégresse pains et silence, le regard plein des mots qu'il était inutile de dire, avant de repartir, chargé de la poussière dont son faits les souvenirs. Une fois encore, peut-être une autre, peut-être jamais... Nos rencontres étaient toujours agréables, un chaleureux sourire au beau milieu d'une foule d'inconnus. Un sourire contagieux, un cœur qui ne bondit pas, car il savait déjà retrouver ce cher ami. Une absence qui ne naît qu'à l'instant où l'on découvre qu'elle aurait pu exister. Et pourtant je craignais un jour chercher ce regard bienveillant dans les badauds, et me rendre compte que je ne le reverrais plus. Alors mon cœur se fendillerait, car plus aucun lien de sang ne serait le mien. Ça n'a l'air de rien, surtout des liens si lâches qu'on en oublie les avoir, mais le jour où l'on tombe, on sait qu'on a toujours cette sécurité, un recours, l'assurance de pouvoir compter sur autrui. Avoir les poignets libres de ce genre de liens, c'est ça être vraiment seul. Dans le fond je ne m'étonnais pas de ces bougres qui faisaient tout pour garder leur geôle. Au moins n'étaient-ils pas si seuls, pas comme dans la rue...

La rue elle vous tournait la tête, vous éblouissait, vous portait de ses chants et vous jetait à terre la nuit tombée. Vous porter aux nues, vous traîner dans la fange... Ainsi sont les femmes, aime-t-on à dire. Ainsi sont les femmes... Comme si les femmes étaient responsables du caprice des sentiments. Comme s'il y avaient des victimes et des bourreaux. Mais chacun porte le poids de ses choix et nul ne peut reprocher à autrui de s'être déchargé un temps de ce poids avant de devoir le supporter à nouveau. Ce n'est pas un grand mal, simplement un retour à la normale, souvent trop brutal. Se retrouver seul avec soi-même, c'est une épreuve, difficile, accepter de se regarder en face, embrasser ses choix passés sans honte, accepter d'avoir commis des erreurs, accepter d'en faire à nouveau, en accepter les conséquences. Seul avec soi-même on ne cesse de se découvrir quand bien même se connait-on depuis plus longtemps que n'importe qui d'autre. Aussi peut-on redécouvrir des blessures, des craintes et des espoirs enfouis depuis si longtemps qu'on en ignorait l'existence, ainsi peut-on s'abîmer dans la contemplation de soi-même et en être encore confus. Il serait bien ardu de pouvoir analyser quelqu'un en son entier tant et si bien que l'on puisse comprendre la moindre de ses pensées. Ce serait non seulement ardu mais aussi dommage. Mais les âmes sœurs existent. Deux êtres qui par un fantastique hasard se comprennent parfaitement. Nul n'est besoin de garder ses noirs secrets pour soi, une âme sœur les accueille et les comprend, quand bien même ne les partage-t-elle pas. Ce peut être un ami, ce peut être un amour. Et rien ne vous manque plus alors que cet être perdu. Il est si merveilleux de savoir qu'il y a quelqu'un, quelque part, qui sans un mot, peut comprendre, sans un regard, sait. Il est si rare et si délicieux d'avoir cette chance qu'elle n'en est que plus terrible lorsque cet être est également celui qui s'est emparé de votre cœur.

Combien ? Trois année me semblait-il, peut-être cinq, je ne savais plus. J'avais essayé d'oublier. Nous nous étions trouvés, épaulés, réconfortés, suivis, unis, perdus, retrouvés, séparés et plus jamais revus... Ma main tâtonna machinalement sur le côté gauche de ma poitrine mais on m'avait retiré, entre autres biens, ma pelisse. Je laissai mollement retomber ma main sur la pierre glacée, vide de cette lettre qui ne m'avait plus quitté. Un vieux bout de papier chiffonné, griffonné d'une écriture penchée, vaguement tordue, se resserrant comme si le temps pressait ses derniers mots. Regardant sans voir, je fis mine de lire cette lettre, une centième fois, une millième peut-être ; je la connaissais par cœur.

- Sinaë, ma douce, soufflai-je sans émettre le moindre son, mes nuits étaient emplies d'angoisses. Te savoir ici a ramené en moi clarté et paix. Te retrouver a chassé les ténèbres qui me tourmentaient depuis ta disparition à Tahelta. Pourtant, je ne peux rester plus longtemps auprès de toi. Maintes fois je t’ai promis d’être là à tes cotés… Et le moment venu, je brillais par mon absence. J’ai désormais conscience de mes faiblesses et tiens à y pallier. Je te quitte pour mieux de te retrouver, et ne plus risquer te perdre. Je ne choisis pas la fuite. Je ne suis pas un lâche. Je choisis la voie de ce qui me semble être la sagesse. J’espère, à mon retour, être en mesure de ne plus voir les êtres qui me sont chers disparaître sous mes yeux… Une fois me suffit. Je ne supporterai pas une autre épreuve aussi dure et violente pour l’âme. Je risquerais de sombrer dans les ténèbres. Et ce serait anéantir trop de travail. (…) Mes démons ne me laissent pas en paix. (...) Trop de remords et de regrets me suivent depuis lors. La seule chose que je puisse faire pour eux est de venger leur mort. Et cela je dois l’accomplir seul. (...) Il devra payer. Une vie pour une vie, tel est le prix du sang. La vengeance n’est pas un chemin agréable mais c’est celui que j’ai choisi d’arpenter. Je l’ai mis trop longtemps de côté. Il me faudra le retrouver dans peu de temps. Une fois que j’aurai accompli ma vengeance, (...) je pourrai revivre. Je serai en mesure de m’adonner complètement au bonheur. Mais avant… Je le dois… Je ne te demande pas de le comprendre, mais seulement de l’accepter. (...) Si je dois périr pour retrouver mon honneur et soulager les âmes de ceux qui m’ont aimé, je le ferai. (...) Je ne sais pas si tu comprendras ni même si tu l’accepteras… Je ne le saurai qu’à mon retour. Mais je te promets une chose… Quand je reviendrai, je serai en mesure de protéger toutes les personnes qui me sont chères. Toi y compris… Sache que mes pensées t’accompagnent bien que je ne puisse être à tes côtés… Sinaë… Tu me manqueras… Je regrette sincèrement de te quitter ainsi… Adieu.

Ces dernières paroles me laissèrent un goût amer dans la bouche tandis que mes yeux se mirent à me piquer. Il n'était jamais revenu. Menteur. Tous des menteurs. Menteurs. Avec leurs grands airs. Leurs rêves gonflés d'héroïsme. Leur sentiment de puissance lorsqu'ils me prennent dans leurs bras, leur sentiment d'invincibilité, leur fierté, leur envie irrépressible de me protéger. Que de vaines promesses. Tous. Pas une n'a jamais été tenue. J'écrasai une larme sur ma joue d'un geste rageur du revers du poignet. J'en avais assez de regretter. Assez de m'épancher sur des romances pâlies par les jours passés. Assez d'attendre. Assez d'espérer. Le cœur a ses failles et le mien manquait de quelques mots seulement pour exploser. Mais j'avais peur de laisser jaillir ces flots, de m'ouvrir ainsi, j'avais peur de me perdre, de ne plus être qu'une coquille vide en fin de compte s'il ne me restait plus ces peines. Alors je préférai déglutir maladroitement, inspirer puis expirer longuement, battant des paupières pour chasser les dernières larmes, refermer ce cœur promptement, le consolidant d'une résolution nouvellement forgée. Je ne craindrais plus jamais rien. Nul ne saurait m'atteindre. Nul ne saurait toucher un point sensible chez moi. Il n'en était pas question. Je ne voulais plus. A quoi bon jouer les sentimentales lorsqu'il n'en résulte jamais rien de bon. A quoi bon se sentir blessée par des propos insensés, leur auteur n'en vaut pas la peine. Qu'il se méprenne. Peu importait. J'étais seule. Je n'avais pas à me soucier de ce genre de choses. Dans la solitude seul compte son propre avis.

 

- Condamnée Sinaëthin ?

Je mis un instant à rassembler mes esprits. Un soldat patientait devant ma cellule. Je pris la peine de me relever et étirai maladroitement mes muscles endoloris, tentant en vain de calmer le rythme de mon cœur. Le verdict ? Enfin ?

- Par ordre du capitaine Nimar et par la décision du juge responsable de votre condamnation, vous êtes à présent libre de toute accusation.

Je faillis défaillir tant la moindre parcelle de mon corps se détendit brusquement. Cette annonce me laissa pantelante tandis que des larmes de joies me montèrent aux yeux. J'avais imaginé cette scène. Je m'étais imaginée arborant un sourire carnassier, vociférant un chapelet d'insultes prenant les dieux pour témoins de la stupidité des hommes pour ne pas en avoir décidé autant plus tôt, je m'étais imaginée si glaciale que les soldats en aurait pissé dans leur chausses, ou encore si cinglante qu'ils auraient bredouillé des excuses jusqu'à même s'excuser d'être nés. J'avais imaginé tout ça, mais un tel poids s'est ôté de ma poitrine que j'ai cru m'envoler.

- Le capitaine Nimar souhaite s'entretenir avec vous.

- Je vous suis, m'entendis-je répondre d'un voix atone, un peu éraillée de n'avoir pas servi depuis trois jours et d'avoir la gorge sèche.

Le soulagement m'avait laissé chancelante et je vacillai légèrement lorsque je pris la suite du soldat, n'hésitant pas à prendre appuis au mur lorsque nous prîmes un escalier en colimaçon aux marches étroites et ravinées par des siècles de lourds pas. Parvenant à un énième pallier, une étincelle attira mon regard ; juste à hauteur d'yeux, une lueur ondoyait sur la colonne de l'escalier. Hébétée, je mis quelques secondes à penser à me retourner pour en découvrir l'origine. Par une meurtrière à peine assez large pour pouvoir passer un bras s'infiltrait un pâle rayon de soleil qui, par comparaison à la semi-pénombre dans laquelle j'avais passé les derniers jours, me semblait aussi chatoyant et féérique que les dais de feu multicolore qui parent les ciels de Nosvéris. Le jour. Je réalisai soudain que je ne souhaitais plus qu'une chose : sentir les caresses du soleil et de la brise sur ma peau, humer l'air marin, les lys sauvages et les fourneaux de Sam... Sortir d'ici, en somme.

Nous parvînmes finalement devant la porte d'une salle qui devait être le quartier de quelque milicien haut gradé, de laquelle filtraient des éclats de voix étouffés desquelles l'une me sembla familière. Nous entrâmes, le silence se fit. Les miliciens présents dans la pièce relevèrent tous les yeux d'une carte étalée au centre d'une imposante table en bois qui a elle seule habillait la pièce, décorée par ailleurs de façon très rudimentaire. Tous, sauf un, qui s'absorba dans la contemplation du parchemin jusqu'à ce qu'un soupir à la signification indéfinissable lui échappe et qu'il daigne poser le regard sur moi. Nimar. Dans son regard la colère le disputait aux regrets et je compris que c'était certainement lui qui avait renversé le verdict en ma faveur.

- Faites porter l'équipement complet de l'accu... Je veux dire de l'ancienne accusée, ordonna-t-il à un subalterne.

Si l'erreur provoqua un silence gêné, c'est d'avantage le fait qu'il ne m'ait tout simplement pas désigné par mon nom qui me froissa d'avantage que son réflexe de me désigner comme accusée. Il était si distant... Je ne pouvais cependant le lui reprocher. Il devait garder son professionnalisme, en particulier devant ses pairs, auxquels il devait régulièrement se mesurer à qui il devait prouver son mérite pour le poste qu'il occupait désormais.

- Les dieux nous pardonnent, à quelques heures prêt nous pendions une innocente...

J'aurais pu le remercier. Mais je n'étais même pas sûr que ma libération soit de son fait. En outre il ne m'avait pas cru. On ne m'avait pas cru. A quelques heures... A quelques heures la soi-disant justice de ces terres aurait opté pour ma pendaison. Comment lui accorderais-je un jour à nouveau crédit ? Il n'y avais que le hasard, la chance, sans doute, que je pouvais me permettre de remercier pour m'avoir épargné une évasion difficile (voire ratée) ainsi qu'une vie de paria. Le soulagement laissa place à la colère, une colère sourde trop longtemps réprimée. La déception. Il n'avaient pas changé d'avis, ils n'étaient pas parvenu à s'accorder sur mon innocence, il semblait que ce soit un élément extérieur survenu il y a quelques heures qui m'ait sauvé. A quoi bon la vertu, l’honnêteté, la bonté, le patriotisme pour un pays qui n'est même pas le vôtre, à quoi bon se donner corps et âme aux autres si l'on récolte les mêmes tourmentes que les voleurs, pilleurs, assassins, violeurs et autres engeances de la pire espèce ? Ils ne m'auraient plus. J'avais assez donné.

- Par quel heureux hasard la justice Kendranne s'est-elle décidée à épargner une innocente ? demandai-je d'un ton froid.

- Sinaëthin... soupira l'officier. Il se frotta les yeux avant de se pencher sur la carte, n'osant me regarder. Kendra Kâr a commis une erreur, c'est vrai. J'ai... commis une erreur aussi. Aveuglé par la tristesse de croire qu'une amie nous avait trahi, je n'ai pas cherché au delà et nous avons tous eu tort.

Un silence s'installa. Comme pour se débarrasser du fardeau, il lâcha après une longue inspiration:

- Milos a disparu après l'audience. Il est responsable de la mort de son frère.

Cette dernière phrase sonna tel un gong dans la pièce. La véritable accusation était lâchée, Nimar n'osait en dire plus.

- Il... il vivait toujours dans l'ombre de son frère, il n'a pas supporté de se voir une fois de plus mit de côté alors que Valem était si heureux. Ainsi il a dévoilé un côté inconnu de sa vrai nature...

Le capitaine se retourna et invita un soldat à s'approcher. Mince, un visage rond et des cheveux un peu en bataille, il s'inclina en croisant mon regard, il était dénué de toute arme.

- Jeod faisait parti du complot, un crime parfait selon ses dires. Parfait, si seulement il n'avait pas, à notre grand plaisir, trahi Milos et avoué in extremis la vérité à la fin du jugement. Milos s'en ait aperçu apparemment et a filé aussi tôt. En s'avouant et complice de la mort de Valem, et en vue de la fuite de Milos, nous avons décidé de le croire, mais il est à présent sous surveillance et est décidé à nous prêter main forte afin d'arrêter et juger cet assassin de Milos.

Jeod s'inclina de nouveaux et s'exprima, la voix un peu tremblante.

- En vue de ma position je ne peux croire que vous accepterez mes excuses, dame Sinaëthin, mais sachez que j'en suis désolé. Mon silence était un fardeau trop lourd à porter...

Il avait l'air d'un gamin avouant ses fautes.

- Il sera jugé par le tribunal lorsqu'on aura retrouvé le fautif principal, déclara l'officier. Il devrait toutefois échapper à la peine capitale au prix de longues semaines au cachot...

Je restai soufflée à l'annonce de la culpabilité de Milos. L'incrédulité laissa place à la perplexité, mais j'écoutai sans les interrompre Nimar puis le dénommé Jeod. Je pris encore un instant pour réfléchir, les laissant mijoter dans un silence gêné avant de prendre la parole à mon tour, un peu brutalement.

- Vous avez commis une erreur en soutenant ma culpabilité. Rien ne me dis que vous ne vous apprêtez pas à en commettre une nouvelle.

Je haussai les épaules en prenant une inspiration, la bouche ouverte, hésitant sur les mots que j'allais choisir.

- Vous avez perdu ma confiance Nimar. La milice, la justice Kendranne, ont perdu ma confiance. Contrairement à vous je ne suis pas prompte à juger et ne traite de coupable que celui dont ont a prouvé le tord, et non toute personne qui ne peut me fournir de preuve suffisante du contraire. Milos est peut-être coupable. Mais je ne peux en être sûre. Je n'ai rien contre vous Jeod, vous m'avez l'air d'un honnête homme mais à vrai dire je ne vous connais pas. Rien ne m'assure que ceci ne pourrait pas être une machination contre Milos. Voyez-vous ? Il n'y a pas grand chose dont je puisse être sûre. Il serait temps de vous rendre compte à votre tour que vous pouvez vous tromper, et ce aussi facilement que vous respirez. Si cette histoire est la vérité alors Jeod je vous souhaite les geôles. Vous ne méritez aucunement la mort. Du reste... Comment vous pardonner un tel cauchemar ? Mais comment ne pas vous pardonner votre naïveté, vos faiblesses ?

Je m'étais un peu perdue dans ma tirade et devais les avoir autant embrouillé que moi-même. Je soupirai.

- J'espère que l'annonce de mon innocence s'est aussi rapidement répandue que celle de ma culpabilité. J'imagine qu'il me faudra me faire discrète, voire aller et venir encapuchonnée quelques temps pour ne pas me faire importuner dans la rue... Les Kendrans sont si friands des ragots, ils vendraient leurs propres enfants pour quelques nouvelles croustillantes de la cour de quelque contrée exotique... terminai-je avec un vague sourire, tentant de détendre l'atmosphère avec dans l'idée de m'esquiver aussi tôt qu'on me le permettrait - et que mon équipement me serait rendu.

Nimar pinça les lèvres, visiblement gêné et plein de culpabilité. Il se tourna vers Jeod et lui fit signe de disposer. Les miliciens l'accompagnèrent en silence jusqu'à la porte derrière moi. Deux autres pénétrèrent dans la pièce les bras chargés de mon équipement et me les remirent. Nimar restait silencieux, les poings fermés, fixant la carte de Nirtim. D'un geste impatient il congédia les deux soldats.

- Je sais que le fardeau de cette erreur sera lourd à porter une fois sortie de ces murs, mais je jure de faire mon possible pour divulguer ton innocence.

Il désigna la carte devant lui.

- Je suis chargé de retrouver Milos, et je prends en note ton point de vue. C'est promis, nous attendrons des preuves plus conséquentes que sa fuite ainsi que les aveux de Jeod. Je suis malheureux d'apprendre ta perte de confiance envers la milice Kendrane, mais je la comprends. 

Il se baissa et tira de sous la table un petit coffre qu'il posa délicatement sur la table.

- Accepte cependant ceci.

Il ouvrit le battant qui révéla une sorte de gemme, un petit cristal pouvant tenir dans la paume. D'une couleur d'émeraude, il rayonnait dans la pièce.Dès l'instant où Nimar dévoila l'envoûtante pierre, je ne parvins plus à en détacher le regard. Les pierres précieuses et autres choses scintillantes avaient un effet certain sur les dames et je n'échappai malheureusement pas à la règle.

- C'est une maigre compensation, je sais, et seul le temps aura le pouvoir d'atténuer ta colère. C'est une gemme magique de l'Archerie Royale Kendrane. Sertie sur un arc, elle apporte plus de force et de précision aux tirs. Seuls nos tireurs les plus précis et les plus habiles s'en voient décerner une. J'aurai souhaité que tu me rejoigne pour traquer Milos, étant donné qu'il est à l'origine de ton jugement. Mais je comprendrai que tu ne veuilles pas.

Il me fallut faire un effort pour m'arracher à la contemplation du cristal et reporter mon attention sur Nimar. 

- Comprends bien que mon ressentiment ne t'est pas destiné, Nimar. Inutile de te faire peser un fardeau que tu n'as pas à porter. Et tu me vois reconnaissante d'avoir tiré une leçon de cette histoire et de prendre d'avantage de précautions avec Milos. Je n'ai en effet aucunement l'envie de traquer ce cher Milos ; je ne me mêlerai désormais plus des affaires de la milice. Par ailleurs même s'il s'avère que c'est à lui que je dois mon incarcération... Je lui dois aussi le sursis qui m'a finalement sauvé. Le meurtre de son frère ne saurait être pardonné mais j'imagine que s'il a bien eu lieu ce n'est ni sans raisons, ni sans regrets. Et vous devrez au moins lui reconnaître assez d'empathie pour avoir tenté de m'éviter d'être condamnée à sa place - même si c'est d'un maigre réconfort.

Mes yeux furent à nouveau attirés par la pierre. J'ai tout d'abord pensé refuser cette compensation, avant de conclure que cet aperçu des enfers, ce traitement infligé à l'une de leurs (jadis) plus ferventes recrues valait bien une sorte de récompense, ou distinction - voyez ça comme vous voulez. Tout compte je méritais amplement cette gemme et ne me fit pas prier pour m'en emparer. Une ombre envahit la pièce lorsque le milicien, soudain si las et miséreux, se posta devant la fenêtre, les mains jointes dans le dos, le menton bas, perdu dans la contemplation de la ville sur laquelle il devait veiller.

- Je n'aspire qu'à servir Kendra Kâr, encore une fois je suis désolé...

Je poussai un soupir avant de me ré-équiper de mes effets personnels.

- Je vous pardonne Nimar, fis-je avec cette intonation particulière qui vous fait attendre le « mais ».

Ce « mais » ne vint pourtant pas et je pris la porte sans ajouter quoi que ce soit. Je réalisai trop tard ne l'avoir pas remercié pour son présent, et préférai m'abstenir de faire marche arrière.

 

Malgré mes silencieuses suppliques la nuit était finalement tombée sur les docks, enveloppant de lourds draps de ténèbres mes maigres certitudes. Elle avait eu raison de mes résolutions, ébranlant ma rancœur de ses cliquetis fébriles et de sa bise glacée. Face à l'océan et sa houle lugubre aux reflets d'émeraude j'avais finalement décidé de battre en retraite - brisée par cette fatigue qui vous rougit les yeux de langueur et de détresse, qui vous laisse l'esprit gourd, le regard vague et un sentiment d'infinie solitude. 

Les membres raidis par la fraîcheur de l'air je me redressai, lançai un dernier regard aux étoiles à demi-voilées par une brume d'altitude qui luisait dans l'éclat de la lune, pris une grande inspiration et me mis en marche. Mes cheveux flottait mollement de part et d'autre de mon visage, alourdis par le sel des embruns et trois jours passés aux cachots. Je me sentais sale. J'avais faim. Je me sentais seule. Et je frissonnais, malgré ma cape fourrée, malgré la douceur relative de cette fin d'été. Des lanternes à la lueur vacillante éclairèrent mes pas hors du port puis jusqu'à l'auberge. Un dernier frisson m'agita, et je poussai le battant de chêne.

La pièce commune était baignée d'une douce chaleur dispensée par l'âtre dans lequel crépitait un beau feu ; un plafonnier de vingt bougies faisait goutter sa cire sur les longues tables en pin, ravissant les habitués de sa lumière tamisée ; au fond sur la gauche Sam s'esclaffait à s'en rompre les côtes de cet aboiement qu'était son rire, gratifiant les clients installés face à lui, de l'autre côté du comptoirs, de grandes claques sur l'épaule et de clins d'oeil entendus. Le murmure des conversations et l'écho des rires cascadèrent sur le pas de la porte ; nimbée d'un doux halo ambré elle m'invitait à entrer, rejoindre cette hasardeuse réunion dont la convivialité réchauffait mon vieux cœur.

- Bienvenue à la maison, me souffla la nuit.

Un sourire étira mes lèvres tandis que je mordais ces dernières, le regard embué de larmes de soulagement. Je reniflai un grand coup, essuyai mes pommettes d'un revers de poignet et entrai, laissant les ténèbres derrière moi. Un peu hésitante, je déposai ma besace sur l'un des deux profonds fauteuils d'un rouge passé par les années qui encadraient la cheminée, y accotai mon arc, mon carquois puis me faufilai entre les convives jusqu'au bar était accoudé Sam, un air goguenard toujours plaqué sur le visage. Inspirer. Souffler.

- Sam ? appelai-je d'une voix douce.

Ses sourcils se froncèrent alors même que la surprise écarquilla ses pupilles et qu'un tremblement secoua délicatement ses larges épaules. Un immense sourire illumina la trombine du vieil homme et des larmes perlèrent à leur tour sur ses joues rosies de boisson et d'émotion, nous laissant comme deux imbéciles, trop émus pour dire un mot de plus ou esquisser un geste. Il longea alors son comptoir pour le contourner et je couru presque jusqu'à ce que l'on se tombe dans les bras l'un de l'autre. 

- Oh Sinaë, par tous les dieux je suis tellement désolé et soulagé à la fois ! sanglota-t-il. Les affaires tu sais, et puis qui aurait pu croire de telles horreurs ? Et après il était trop tard, ils ne voulaient plus me laisser parler, ils disaient que j'avais loupé ma chance et que ça ne servait de toute façon plus à rien, que la justice allait prendre la meilleure décision, que je n'avais pas à m'inquiéter... Les forbans ! J'ai faillis mourir d'angoisse quand la rumeur de ta condamnation a commencé à circuler en ville, tu imagines ? S'il t'avaient tué bon sang jamais je n'aurais pu me regarder en face à nouveau de toute ma vie - je t'ai tourné le dos alors que tu avais le plus besoin de mon soutien, le seul à pouvoir t'aider, je t'ai abandonné... Oh ma fille jamais je ne me le serais pardonné !

Je le serrai plus fort dans mes bras. Tina nous avais rejoint et passa les siens à mon cou. Elle ne dit rien. Elle n'en avait pas besoin. La gorge serrée je me retournai pour enfouir mon visage dans sa crinière brune. Je réalisai qu'elle était la seule mère que j'ai jamais connu, et ce constat manqua de peu me happer dans le vide, un gouffre béant, noir, une cavité dans ma poitrine ; à ce constat je chancelai, mais l'étreinte de Tina me retint. Autour de nous les voix, les rires, les claquement des talons et les craquement du bois chantait encore, indifférents à nos retrouvailles, ne les rendant que meilleures.

J'avais ravalé ma rancœur, ma colère, elles n'avaient pas lieu d'être ici, pas dans mon unique foyer.

 

 

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