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Le fléau de la peur

 

 

Au bout de quelques minutes de marche, nous parvînmes dans une clairière. Comme dans un rêve, nous prîmes pied dans les fleurs éclairées par le clair de lune. Cromax désigna un grand arbre aux abords de la clairière.

- Montons, j’ai de quoi nous sustenter. Je crois que nous pouvons prendre un peu de repos, ici.

Suivant docilement le Sindel, au point qu'on aurait pu me prendre pour l'une de ces créatures qui n'ont de vivant ou d'éveillé que l'apparence , je m'activai toutefois lorsqu'il s'agit de grimper à un arbre. Mes dernières forces furent joyeusement consumée par cet ultime effort qui devait m'assurer repos et ravitaillement. Laissant toutefois à Cromax le temps de s'installer je n'en montai pas moins avec empressement. Je me calai alors dos au tronc, accrochée de mon bras gauche à une branche basse et proche qui à défaut de pouvoir me soutenir en cas de besoin m'assurait quand même un équilibre bienvenu. Fléau pris place un peu au-dessus de nous. Une fois ainsi mise plus ou moins à mon aise, j'accrochai mon arc à une autre branche et me détendis enfin. Un lourd soupir m'échappa. Puis un bâillement. Faisait-il jour ? Ou nuit ? Ou froid peut-être ? Déjà le sommeil emportait bribe après bribe ce qu'il me restait de conscience tandis que je luttais vainement contre son courant. 

- Vous avez... Des provisions ? parvins-je à articuler tout en plissant des yeux dans ce réflexe naïf qu'une telle chose vous éclaircirait la vue.

- Quelques-unes, oui. Ne nous privons pas : nous manquons cruellement de force. Voilà plusieurs jours que nous n’avons rien mangé.

Je n’eus réellement conscience de ma faim que lorsque le Sindel me tendit ma part des provisions et que leur parfum, bien que faible fit gronder mon estomac avec avidité. Avoir passé plusieurs jours sans manger était une raison de plus de manger lentement, au risque de se rendre malade, mais une force irrépressible, animale, me fit engloutir la nourriture avant même que je réalise la grossièreté de min attitude. Reprenant le contrôle de moi-même je m'éclaircis la voix avant d'épousseter les miettes qui piquetaient mes frusques et de lécher distraitement les traces sucrées que les fruits avaient laissé sur mes doigts. Cromax et Fléau eux-aussi mangeaient mais le Sindel ne nous laissa guère nous détendre très longtemps.

- Une île dirigée par les treize plus puissants servants d’Oaxaca, qui leur sert de centre d’entraînement pour leurs créatures transformées… Quel rôle avons-nous là-dedans ? De la simple chair à canon ? Mais pourquoi dans ce cas nous avoir confié des colliers d’une telle puissance ? Sont-ils un simple appât flattant notre avidité, ou les treize nous considèrent-ils nous aussi comme leurs créatures, désormais ?

Fléau ne se donna pas la peine d'avaler sa bouchée pour répondre.

- Rappelle-toi ce que disait l'ynorienne... Ces colliers nous font faire des choses étranges et on peut difficilement lutter contre. J'ai pas pu intervenir tout à l'heure, mon corps me hurlait de ne pas bouger, de ne pas lutter contre le saurien. C'est pour ça que je n'ai pas bougé. Et tu as entendu le lézard, il y a de nombreux cadavres avec des colliers... Mais quand il a tué l'ynorienne, il a dit qu'elle était libre désormais. Libre de quoi ? Libre de la vie ? Libre du collier ? Libre de ses mouvements ?

Je haussai des épaules et répondis à mon tour.

- Nous ne sommes manifestement que des pions de plus ajoutés à l’échiquier de cette île, guère plus que des monstres améliorés. Ceci dit, cette immobilité forcée dont vous parlez Fléau, tandis qu'à d'autres moments nous sommes manifestement libres de nos mouvements, me pousse à réfléchir à une nouvelle hypothèse : peut-être sommes-nous, comme les créatures, en quelque sorte « fidèles » à un seul maître, ce qui expliquerait pourquoi nous pouvons nous battre contre certains monstres, et pas contre d'autres, créations du même maître qui a réalisé nos colliers.

L'idée, quoi que confuse, pouvait peut-être avoir son importance. Cromax ne fut pas convaincu.

- Peut-être bien, mais ça m’étonnerait que les Treize s’amusent ainsi à se mettre mutuellement des bâtons dans les roues. On parle de puissants chefs de guerre, pas d’enfants jouant entre eux. Il n’y aurait aucun intérêt de perdre du temps chacun dans la recherche d’une technologie commune, alors que leur rôle comme leur attribution est claire et définie dans l’armée d’Oaxaca. Ne dit-on pas qu’ils ont chacun leur spécialité, leurs créatures, leurs champions ? Lequel serait le plus apte à la manipulation mentale ? Je ne les connais que trop peu pour le deviner…

- Si vous le dites... me contentai-je de répondre à ses commentaires sur les Treize.

J'en savais si peu... Guère plus que le fait qu'ils soient aux ordres d'Oaxaca à vrai dire, mais ne souhaitais pas plus que ça révéler mon ignorance à ce sujet. Il fit une pause et laissa ce sujet de côté.

- Je connais Fléau depuis longtemps, maintenant. Mais de vous, demoiselle Sinaëthin, je ne sais rien, sinon que vous êtes comme moi victime de ces colliers. Qui êtes-vous ? Quels actes pourraient avoir attiré l’attention des treize sur vous ?

- Quels actes pourraient m'avoir attiré l'attention de la Dame Noire ? Ma foi...

Difficile à dire. Nous avait-on choisi en tant qu'ennemis à rallier ou pour nos faiblesses, annonciatrices d'une potentielle inclinaison envers Oaxaca ? Le Sindel n'avait-il pas un lien avec l'un des maîtres ? Et en ce qui me concerne, j'avais bien malgré moi contribué à la ruine d'Henehar. Mais si nous étions choisis pour de bonnes raisons, ce pouvait aussi être pour nos talents, tout comme les Aigles m'avaient recrutée, ou pour des raisons aussi précises que personnelles comme mon lien avec Yuia.

- Je l'ignore. Il y a de nombreuses possibilités, trop j'imagine pour que ça puisse vous être d'une quelconque utilité.

Si mon nom ne lui évoquait rien, je ne tenais pas à faire possiblement remonter à la surface des bribes de rumeurs qui, si elles partaient d'une certaine réalité, étaient souvent atrocement déformées. Certaines en bien, d'autres à mon désavantage. Les gens ont cette curieuse faculté d'oublier le meilleur et de ne retenir que le pire.

- Et en ce qui vous concerne ? Pensez-vous à votre sœur, à des actes ou encore à des talents qui pourraient les avoir poussé à vous choisir ?

- Je posais la question tant pour dénouer notre situation sur cette île que pour apprendre à connaître ma partenaire d’exploration ici-bas. Depuis notre rencontre, à Kendra Kâr, vous avez été bien silencieuse quant à votre vie… Et je m’y intéresse.

Il sourit.

- J’ai été plusieurs fois officiellement mêlé à des affaires Kendranes visant à contrer les plans d’Oaxaca. Ou qui mettaient mes alliés en compétition avec les troupes de la Reine Noire. L’exploration de l’Île de Verloa, par exemple, contrée inhospitalière peuplée de dangereuses créatures… J’ai été envoyé sur un monde extérieur, Gramenou, pour aller chercher une partie d’artefact puissant qui, réuni dans les mains d’Oaxaca, aurait été dangereux pour Kendra Kâr. En chemin, j’ai été confronté à des créatures de métal créées par Khynt, sergent d’Oaxaca. Et à mon retour, Sisstar en personne et ses troupes d’hommes-lézards m’attendaient de pied ferme. Je ne dois la vie sauve qu’à une fuite éperdue, et au sacrifice de ma compagne de route, qui a donné son corps pour protéger ce monde… C’est, du reste, la seule fois où j’ai le souvenir d’avoir vu celle qui se présente comme ma sœur…

Je remarquai que son récit en disait aussi long que ce qu'il ne disait pas et je ne pu trancher si c'en était trop ou pas assez. Mais comment résumer une vie en quelques paroles ? Par ailleurs, en ces temps troublés nul ne semblait épargné mais j'enviai au Sindel son air détaché et toutefois touché quand ceci était de mise. Son bref récit me fut conté d'une voix monocorde et il me semblait malgré tout lui trouver une certaine sérénité. Nulle affectation dédaigneuse, retenue ou exagération. Aussi simple ceci pusse-t-il paraître, mon cœur en prit un coup. Sans doute était-ce la fatigue. Je ne pouvais me remémorer la dernière fois... La dernière fois que quelqu'un m'avait parlé, simplement parlé, à moi et sans but autre que celui d'en apprendre plus. Je fouillai en vain ma mémoire avec frustration et fébrilité à la recherche de ces souvenirs, de souvenirs de temps meilleurs, avant la guerre, avant tout ça... Avant ma rencontre avec la Dame, avant notre voyage en Nosvéris, notre. Nous. Et Nosvéris. Avant mon échec. Je serrai la mâchoire. Oui, ça remontait à loin. Et j'étais fatiguée. Oui c'est ça, j'étais fatiguée.

- J'ai contribué à la prise d'Henehar par Oaxaca. Et ne suis guère plus qu'un pion entre les mains de Yuia.

Ce n'étaient que des faits. Rien de plus. Et ils me laissaient un âcre goût de défaite dans la bouche et l'âme engourdie. Il se pencha vers moi.

- Vous avez tort. Je ne connais pas votre vie, ni votre passé, et je ne peux juger vos décisions et vos sentiments, mais jamais, jamais la vie ne peut être réduite à une telle définition de la servilité. Vous pouvez vénérez Yuïa, lui dédier votre vie et vos actes, mais pas vous considérer comme un instrument sans âme. Votre déesse, si puissante qu’elle puisse être, n’aurait aucune utilité d’une carcasse vide. La vie est synonyme de liberté. La liberté synonyme de choix… Et ces choix, il n’y a que vous qui pouvez les prendre.

Je ne pu m'empêcher de rire.

- Servilité ?

Voilà s'il en était un, un mot qui m'était aussi étranger que déplaisant.

- Je ne lui suis en rien soumise, simplement victime de ses humeurs et fantaisies. Quant à la liberté, j'estime que vous savez tout autant que moi quelle amertume elle a lorsque, tout comme les ans, vous ne pouvez la partager.

- Quel autre mot que servilité, soumission, pour être pliée à la volonté d’un dieu, sciemment ou pas ? Et qu'entendez-vous par partager la liberté ?

- Peut-on qualifier une population sous le joug d'un tyran de servile ? Au détail qu'il est possible de renverser un tyran. Quant à la liberté, elle a ses attraits mais l'aventure a son prix : La solitude.

- Tout être se laissant soumettre à une autorité outrepassant ses libertés est serviles, oui. La servilité est le choix de la facilité. Mais tout tyran peut être fui, renversé. Vous n’êtes pas aussi prisonnière que vous le dites, Sinaëthin. Ce n’est pas Yuïa qui vous a envoyé ici. Ni elle qui nous a fait nous rencontrer, Fléau et moi. Et je ne me sens pas seul, en votre présence. Certes nous ne nous connaissons que peu, et ces relations de voyage, d’aventures, sont souvent plus courtes, passagères que celles que peuvent mener le commun des mortels, mais rarement je me suis senti seul depuis que mes pas m’ont mené sur les chemins de l’aventure. J’ai rencontré de nombreuses personnes, et je garde de chacune d’elles un souvenir précis. Peut-être le vôtre sera-t-il celui-ci, sur cette île maudite, perchés en haut d’un arbre à discuter de nos vies…

Tout ces discours n'avaient aucun sen et me lassaient. Tout ceci me semblait creux. De mes paroles comme des siennes, aucunes ne me convainquaient plus.

- Prisonnière non. Pas plus que servile. Seulement je dois la vie à la déesse et cette dette devra être réglée un jour.

Mais peu importait. Yuia n'avait pas fait de moi cette coquille vide que secouait mon interlocuteur. J'avais simplement souffert, comme tout un chacun, peut-être simplement plus, et n'avais depuis trouvé nulle réconfort dans la vie que je menais.

- N'avez-vous donc jamais perdu de compagnon ?

Il ne me semblait pourtant guère plus âgé que moi.

- Ce règlement de dette est un choix qui vous honore. Mais il reste un choix. Moral et honorable, mais d’autres auraient pu ne pas le faire. Et ça ne fait pas de vous un pion sans but autre que celui-là. Si je m’accroche à ce point à la vie, à la liberté qu’elle procure et à ceux que je rencontre, c’est justement parce que j’ai perdu des êtres chers. Je me fais un devoir de profiter pour eux de cette vie qu’ils n’ont plus. Ce n’est qu’un conseil partial, je le sais, mais profitez de cette vie qui, malgré vos blessures, vous habite encore.

Il ne semblait pas comprendre - je n'avais guère le choix, j'avais une dette, et Yuia comptait réclamer son dû un jour. Il n'y avait rien d'honorable là-dedans et je n'étais pour autant ni captive ni servile. J'avais une dette envers elle, que j'allais devoir payer un jour, et ce sans regret. Il n'y avait que l'incertitude du lieu et du jour qui pesait sur mon coeur. Et si je n'étais qu'un pion, c'était que je savais être l'un de ses atouts dans sa lutte contre Oaxaca. Espionne, plan de secours, messagère, quoi que ce fut, et même si elle ne guidait pas mes pas, je savais avoir un rôle à jouer tout en ignorant lequel.

Profitez de cette vie. Et laquelle ? Que me restait-il ? Je n'étais plus qu'une mercenaire, accueillie avec méfiance même à Kendra Kâr désormais. Sans domicile. Sans relations. Sans but. Sans but autre que celui de me racheter. Peut-être oublieraient-ils, tous, cette infâme histoire qui m'avait calomniée, si je revenais victorieuse... Me faudrait-il donc mettre fin au règne de terreur d'Oaxaca pour qu'à nouveau on m’acclame au lieu de me huer ? J'en avais assez d'être une ombre, un pâle fantôme errant en ces terres, auquel nul ne prenait garde. J'avais perdu cette envie ou rage de vivre. Je ne faisais que survivre, en attendant des joueurs meilleurs. C'était dur, mais que pouvais-je faire d'autre ?

Et plus je pensais, plus je sentais mon coeur frémir, les larmes menacer et un hurlement déchirant monter dans ma gorge. Mais je restai immobile. Silencieuse. Oui, voici pourquoi je n'étais plus que l'ombre de moi-même. Je n'avais rien oublié, et mes souvenirs étaient autant de lames qui me tailladaient. J'avais déjà pleuré toutes les larmes de mon corps plus d'une fois, et rien n'avait changé. Vivre n'était plus que synonyme de douleur et de faiblesse. Et je préférais être un fantôme qu'une fiancée éplorée.

Aussi gardai-je le silence, la meilleure de mes réponses. Fléau, quant à lui, dormait déjà. Le Sindel se résigna enfin à cesser ses bavasseries.

- Reposez-vous, je vais prendre le premier tour de garde. La nuit est belle… Mais dangereuse.

Le bruissement du vent dans les feuilles. Les stridulations des insectes, comme autant de murmures mesurés. Le doux ronflement de Fléau. Les étoiles. J'y puisai un certain réconfort et m'apaisai peu à peu, les pensées vagues et le regard perdu dans la nuit. Tout ceci m'était familier et si étrange. Un long moment passa. Et ce silence n'en était plus un. Et la nuit me faisait me sentir si frêle, si insignifiante, et sereine pourtant, car les étoiles seraient toujours là et que la nuit nul oeil ne vous interroge, nulle figure ne vous trouble ; rien que des voix qui s'élèvent dans le noir - bien que relatif en ce qui nous concernaient. 

J'aurais voulu dire quelque chose. Que je mon mutisme était involontaire, que je n'avais pas toujours été comme ça, qu'il y avait peut-être encore quelque chose à sauver dans cette coquille insipide... Que parler m'était douloureux, mais nécessaire en fin de compte. Je tentai plusieurs fois de m'exprimer mais me ravisai chaque fois, ne sachant que dire. Et je plaignis les muets d'avantage que les aveugles. Je n'avais plus qu'à me laisser bercer, m'installai un peu mieux et sombrai doucement dans l'inconscience.

 

Un tremblement me parcourut, l'air me manquait. J'ouvris brusquement les yeux, tentai de me débattre, paniquée, déboussolée, avant de me souvenir tout aussi brusquement de ce que je faisais là. Ceci n'avait duré qu'une poignée de seconde mais me laissai pantelante, encore sous le choc d'un rêve dont je ne parvenais à me souvenir. Je regardai le Sindel et posai mes mains sur la sienne pour lui faire comprendre qu'il pouvait l'enlever sans crainte. J'avais toutefois sans doute fais plus de bruit que je n'en aurais fais s'il m'avait simplement secoué l'épaule.

- Sinaëthin, réveillez-vous. Gardez le silence, il se passe quelque chose…

Inquiète, j'observai la clairière et remarquai un étrange nuage verdâtre qui semblait se propage depuis la clairière vers sa limite, comme s'il en émanait. Un picotement vint me chatouiller le nez et me fit éternuer. Une odeur suave et écœurante montait désormais jusqu'à nous et me demandai si ces volutes verdâtres n'étaient pas du pollen. Un lointain bourdonnement venait de notre gauche, des bois. Il s’intensifiait progressivement. Des insectes volants, pensai-je. Comme le bourdonnement continuait de s'intensifier, je commençai à me demander la taille que les bêtes devaient faire. Soudain, un genre d'énorme scarabée, doté de quatre paires d'ailes faisant plusieurs pieds de long, surgit dans l'air vibrant de la clairière. D'autres ne tardèrent pas à le suivre, formant un monstrueux essaim filant à hauteur d'homme. Les choses avaient de terribles mandibules. La nuée se précipita vers nous et nous passa à côté pour se ruer sur les fleurs et leur pollen.

Cromax s'approcha de Fléau, toujours endormi, et posa une main sur sa bouche tout en le secouant de l'autre, pour le réveiller également.

- Nous avons l’avantage de la surprise… Fléau, use de tes pouvoirs pour les repousser, s’ils arrivent vers nous.

En limite de mon champs de vision, j’aperçus Cromax prendre une position de tir, armé d'un arc comme fait d'un cristal bleuté sorti de nulle part. Ne m'arrêtant pas sur ce détail, je me mis également en position d'attaque et visai une créature passant à proximité. Retenant ma flèche je me retournai vers mes compagnons en chuchotant :

- Vous êtes sûrs de vous ? Mieux vaudrait peut-être les laisser passer, ces choses ne font peut-être que passer et ne nous dérangerons pas. Si nous les attaquons et qu'elles ramènent des renforts, nous pourrions être rapidement dépassés par leur nombre.

- Je suis sûr. Soyons efficace et meurtriers, et bientôt nous serons nous-même en surnombre.

Avec un sourire mauvais, il ajusta son tir et lâchai un trait. Laissant au Sindel la responsabilité de cette attaque, bien que réprouvant le visible plaisir qu'il éprouvait à l'idée d'abattre de ces créatures, je repris ma concentration et lâchai à mon tour un trait. Deux bêtes tombèrent, dans la plus grande indifférence de leurs sœurs. Cromax encocha de nouveau, et tira encore, accompagné par mes propres traits. D'un œil critique je suivis du regard les insectes tomber sous nos attaques et tentai de compter les créatures restantes. Malgré leurs trajectoires de vol chaotiques j'en dénombrai une quinzaine. A raison de deux créatures à la fois il allait tout de même nous falloir effectuer sept salves successives, ce qui donnaient autant de temps aux survivantes de trouver la provenance de ces traits mortels. Bien qu'elles semblassent passablement stupides, il n'était pas à douter qu'elles nous allaient nous débusquer. Et quel gâchis de flèches, certaines allaient être irrécupérables tandis que d'autres allaient manifestement être perdues. Le Sindel semblait tirer ses flèches de nulle part, sans doute par magie, mais je ne pouvais en dire autant et craignais qu'il ne pusse, pour d'obscures et surnaturelles raisons, me donner les siennes si je venais à manquer. Et combien de temps passé à les retirer des corps moribonds... Il nous fallait une solution plus expéditive. Mes compagnons n'avaient-ils pas de surprenants pouvoirs ?

- Dites-moi, chers compagnons, l'un d'entre vous aurait-il quelque dont en pyromancie ? Nous aurions plus vite fait de les brûler... lançai-je sans chaleur, un sourire carnassier plaqué sur les lèvres.

Mon dernier trait venait de transpercer l'aile d'un insect, le déstabilisant et le faisant tomber, avant de percer la chitine d'un second. L'excitation du risque, le plaisir de toucher sa cible, d'achever un ennemi, quelque chose de brûlant me faisait revivre en pareille occasion, aussi morbide fusse-t-elle. Au cœur de la nuit, cependant, le bourdonnement se faisait menaçant. Si jamais ils nous repéraient... Alors même que mes victimes tombaient, un grand craquement résonna près de moi et Fléau dégringola de l'arbre. Il jura, grogna, mais se releva tant bien que mal. Nous étions repérés, il était inutile de se cacher. Si elles se jetaient sur nous... Je risquais d'avoir du mal à les tenir en respect de mon seul fouet. Quoi qu’entre ceci et une lame, ce n'était peut-être pas si mal. Mon coeur battait désormais à tout rompre, dans quelle situation nous étions-mis ? Tout comme Cromax, j'enchaînai les tirs, sans même y réfléchir de nouveau.

- Les brûler non... Par contre, les balayer d'une bonne tornade, ça me gênerait pas ! grogna Fléau.

- Hé bien, balaye les, maintenant ! Et ce maudit pollen avec !

Un désagréable frisson me parcourut l'échine. L'atmosphère se fit subitement lourde et une angoisse sourde grandit en moi, de ces pressentiments, de ces instincts qui ne trompent pas, qui poussent à fuir sans réfléchir, sans qu'on en sache la raison si ce n'est que c'est une question de survie. Je fronçai simplement les sourcils, perplexe avant de devenir inquiète. Le poignet relevé au niveau des yeux, l'arc tendu devant moi, je venais de relâcher la corde et tirer un nouveau traits meurtrier mais celui-ci fut silencieusement happé par une force invisible et enfin le grondement du vent explosa en un fracas assourdissant qui me fit trembler violemment et me recroqueviller pour me protéger d'un choc à venir. Mais il n'y eu nul choc, ce n'était ni un sort, ni le souffle provoqué par la puissante projection de quelque objet que ce soit. Au lieu de nous fouetter le vent prit soudain de la vitesse et menaça nous emporter dans sa folle course ascendante. La forêt gémissait, des branches craquaient, les insectes s'écrasaient ou se déchiraient dans des bruits écœurants et le hurlement de la tempête me donna l'impression que mes tympans allaient exploser. Le souffle coupé je mis un instant à reprendre mes esprits, ranger mon arc et me raccrocher à la branche la plus proche. Trop fine, celle-ci craqua à son tour et je craignis alors que celles qui nous supportaient ne lâchèrent à leur tour. 

- Fléau, arrête ça ! Accrochez-vous à moi !

J’eus peine à croire que notre compagnon fut responsable d'un tel carnage, à la fois impressionnée et alarmée par le chaos qu'il venait de déclencher. Pouvait-il seulement faire cesser cette force de la nature ? Tandis que Cromax faisait apparaître un fouet je pensai au mien et m'en saisis promptement pour imiter le Sindel, passant le cuir autour du tronc pour m'y amarrer solidement. Le vent pouvait déraciner l'arbre à tout instant... Plissant les yeux je cherchai éperdument la trace d'un abris, qu'il s'agisse d'un arbre plus ancien, d'une crevasse, ou mieux : d'une grotte. Nous aurions alors pu nous y réfugier.

Un violent soubresaut des branches et un hurlement de douleur m'arracha à ma recherche d'un potentiel abri. Me retournant je constatai avec horreur que mes deux compagnons avaient été heurtés par des projectiles. Je déglutis péniblement en avisant la tâche rouge sombre qui maculait alors le corps du magicien et la chose qui dépassait de façon alarmante de son corps, d'un côté comme de l'autre. Un tremblement agita l'ensemble de mon corps tandis que je restai mortifiée, frappée par le souvenir, hélas encore trop présent, de la pointe de la créature de Pohélis transperçant mon corps et le plaquant contre la pierre lisse et glacée des remparts de la défunte cité.

- Sinaë, il y a des gourdes de potion dans mon sac. Donne-lui une gorgée, il en aura besoin.

Cromax venait de se rapprocher du blessé et la tempête s'apaisait. Le faible gémissement que laissait échapper Fléau résonnait comme en écho au désastre qui nous entourait et le concernait plus particulièrement. Une moue affligée tordit mon visage le temps de me faire la remarque, humour bien noir, que le dit Fléau portait bien son nom. Le temps de repérer le sac du Sindel et je m'affairais à y trouver les gourdes en question. Il n'y en avait que deux, parfaitement identiques. Je tendis prestement l'une des potions à l'elfe, sans afficher la moindre réaction à la vue de la chose qu'il venait de retirer de l'homme et du sang qui en dégouttait. L'heure n'était pas à la sensiblerie. Il fallait soigner l'homme. Il fallait redescendre et se trouver un nouvel abri.

- Il nous faudrait désinfecter la plaie, remarquai-je à voix haute, mais je n'ai plus d'alcool sur moi.

Plus de cordial, plus de rhum, plus rien. Quand on en avait le plus besoin.

- De l'eau, rince la plaie à l'eau avant que nous ne fassions un bandage, proposai-je.

Lui restait-il seulement de l'eau ?

- Dès qu'il sera bandé nous devrons fuir autant que possible, cette tempête aura sûrement attiré l'attention d'autres habitants de l'île.

Les cadavres gisant fracassés ou empalés aux alentours allaient avoir vite fait d'attirer les charognards de la zone. Pensant au bandage je cherchai dans ma propre besace un linge propre, destiné à ce genre de situation, et le donnai aussitôt à Cromax pour qu'il serve de tampon entre la plaie et le tissu arraché à des frusques dont nous allions avoir besoin pour maintenir une certaine pression sur le corps de l'estropié. La blessure saignait abondamment. Le Sindel ramassa son arme dans son dos.

- Je crains qu’il ne nous faille faire un bandage temporaire, et trouver au plus vite un point d’eau.

Il tâcha tant bien que mal de faire un bandage.

- Fléau, comment te sens-tu ? Saurais-tu marcher jusqu’à un autre abri ? Il se tourna vers moi. Descends déjà de l’arbre, pour voir si la zone est sécurisée. Je vais l’aider à descendre.

Bien que peu habituée à recevoir des ordres je m'exécute sans broncher, quelque part soulagée de laisser à un autre le soin de réfléchir et prendre des décisions. J'ajustai mon arc passé en bandoulière, remis un peu d'ordre dans ma chevelure en faisant une rapide tresse pour ne pas être gênée, rejetai ma besace en arrière pour qu'elle pose sur mon dos et entrepris de descendre à reculons le long du tronc. Il était toujours plus difficile de redescendre et plusieurs fois je manquai de peu dégringoler au bas de l'arbre, les rares branches encore présentes ayant tout de même été fragilisées. Ce fut donc au prix de quelques nouvelles éraflures, acquises lorsque ma prise cédait soudain et que je m'agrippai tant bien que mal au tronc, que j'atteignis le sol. Alerte, je vérifiai que les créatures à terre étaient bien mortes ou du moins ne représentaient aucun risque, et qu'il n'y avait nul autre danger.

Fléau entre-ouvrit vaguement les yeux mais il ne semblait pas en grande forme.

- Marcher ? Oui, peut-être... Mais pas loin. Encore faut-il descendre. J'ai une corde, dans mon sac... Mais... Je l'ai lâché sous le vent...

- Je ne vois rien, lançai-je à mes compagnons, juste assez fort pour qu'ils m'entendent. Peut-être pourrait-on se servir de nos fouets pour le descendre...

Tout en disant ceci je balayai les alentours du regard à la recherche d'une corde ou d'un sac. Il était dommage de perdre du matériel mais je préférais quitter la place aussi vite que possible, sans m'attarder en vaines recherches.

- Vous pensez que ça se mange ? soufflai-je pour moi-même en m'approchant d'une carcasse.

Un peu de viande ne nous aurait pas fait de mal. Pourtant la bête ne m'attirait guère et tout en y réfléchissant d'avantage je songeai que quand même bien la viande fusse-t-elle comestible, elle risquait de nous faire repérer plus facilement. Quoiqu'avec le sang que perdait Fléau, ça n'aurait pas changé grand chose sans doute.

- Mange ça si ça te tente, moi je préfère garder en moi le peu que j’ai avalé aujourd’hui, me lança le gris.

Je tiquai à la façon dont le Sindel me parla et regrettai la déférence à laquelle j'étais habituée mais l'heure n'était pas à s'arrêter sur de tels détails. Il sortit un fouet, le noua au torse de son ami et fit un nœud avant d'en vérifier la solidité.

- Tiens-toi à l’arme, je vais te descendre… souffla-t-il au blessé. Prêt ?

Du haut de l'arbre, il fit doucement glisser Fléau vers le sol. En bas, je m'étais positionnée pour recevoir Fléau et l'adosser au tronc. Je détachai le fouet, Cromax le remonta et il ne tarda pas à descendre en personne, son fouet disparu.

- Trouvons un abri pour passer le reste de la nuit, et permettre à Fléau de se remettre un peu, proposa-t-il.

- Je n'ai repéré aucun abri pour l'instant, me contentai-je de lui répondre, et Fléau ne semble pas en état d'être transporté bien loin. Je crois que nous allons devoir nous faire nous-même cet abri... Quelques branches, de feuillages, on devrait pouvoir s'abriter de la bise et des regards sans trop de mal.

Joignant le geste à la parole je parcouru une nouvelle fois les alentours du regard, cherchant un arbre abattu dont quelques branches auraient pu se dresser à une hauteur suffisante du sol pour nous permettre de nous glisser dessous. Nous n'avions besoin dans un premier temps que d'une structure à étoffer. Nous aurions aussi bien pu construire une cabane rudimentaire mais il faisait nuit, nous étions épuisés, et une telle œuvre, que ce soit lors de sa réalisation ou une fois achevée, aurait été tout sauf discrète. M'éloignant de l'arbre, j'en profitai également pour ramasser quelques branchages légers mais fournis en feuilles pour notre future demeure de fortune.

Cromax acquiesça et entreprit de rassembler les branches d'un arbre tombé pour en faire un abri rudimentaire. Une fois l'abri construit et mes deux compagnons réfugiés à l'intérieur, je m'assis un instant au sol, les muscles tremblant brutalement comme la tension me quittait. 

- Ça ira, si tu prends le tour de garde ? murmura le Sindel depuis sa chiche mais confortable couche. Fléau a besoin de repos et… Je ne tiens moi-même plus.

- Oui, bien sûr, répondis-je distraitement.

J'aspirais également au repos mais su mettre à profit le peu de sommeil que j'avais eu. Par ailleurs j'étais la seule de nous trois à être relativement indemne. M'installant plus confortablement, adossée à l'arbre qui nous avait servi de structure pour l'abri, je fis un signe de main pour indiquer au Sindel que tout allait bien et confirmai que je me chargeais du premier tour de garde.

 

La nuit poursuivit son court, les étoiles effectuant lentement leur pénible traversée du ciel. Parfois un léger souffle de vent venait agiter des brindilles, des feuilles, m'inquiétant passagèrement, mais il semblait bien qu'il n'y avait plus rien de vivant autre que nous dans un certain rayon. Puis Fléau se mit à gémir. Doucement. Puis plus violemment et plus souvent à mesure que la nuit avançait.

- Fléau ? appelai-je dans le noir. Cromax ?

Quelque chose n'allait pas, je serais volontiers rentrée dans ce que l'on aurait pu appeler notre cabane mais quelque chose dehors me troublait davantage que les plaintes de l'homme. Tentant de percer les ténèbres de mes yeux de lynx je balayai vainement les alentours du regard. Un mouvement. Une forme. D'autres. Une multitude. Mon sang se glaça. Il n'y avait rien et pourtant il y avait... quelque chose. Tournant sur moi-même, mon arc alors bandé, je scrutai la masse sombre de la nuit pour en discerner les miroitements, les ondulations, comme une illusion comme... Nous étions cernés. Mais par quoi ? Gagnée par la peur je décidai de tirer au loin, à la limite de cet étrange phénomène, guettant une réaction. La chose sembla se retirer avant de revenir. Je faisais un pas, cette frontière invisible en reculait de trois pour revenir dès que je reprenais ma position initiale, campée devant l'ouverture de l'abri.

-  FLEAU ! CROMAX ! REVEILLEZ-VOUS ! leur aboyai-je.

Quoi que ce fut cette chose nous avait repéré et nous menaçait. Ils devaient immédiatement se lever, nous devions à tout prix nous sortir de là. Peut-être était-ce un sortilège, auquel cas mes compagnons pouvait sans doute... faire quelque chose, n'importe quoi.

Les ombres s'approchaient, nous encerclaient, nous enveloppait. La nuit me semblait plus obscure, j'avais la désagréable sensation de ne pas pouvoir voir ce qui se trouvait devant moi, que quelque chose s'épanouissait en limite de mon champs de vision et je retrouvai avec dégoût la frustration tenace d'évoluer en aveugle.

Bondissant hors de l'abri, Cromax dégaina ses armes et planta son regard dans le mien. Il paraissait affolé, sans avoir pourtant eu le temps d'évaluer la situation. Une lueur de panique flambait dans son regard et quelque chose dans son attitude m'évoquait de la crainte, l'angoisse d'une proie prise au piège, comme si je m'étais soudain transformée en terrible prédateur.

- Que se passe-t-il ? Qu’y a-t-il ? me demanda-t-il tout même, changeant rapidement d'attitude.

Il avait retrouvé ses esprits.

- Je ne sais pas, il y a quelque chose dans la nuit, quelque chose de menaçant, quelque chose d'anormal...

La fin de mes paroles fut couverte par de nouveaux gémissements de Fléau. 

- FLEAU ! criai-je de nouveau à ce dernier.

Je carrai la mâchoire, irritée par ces plaintes et sur les nerfs depuis le début de l'obscure manifestation. Ma peau me brûlait, me démangeait, il me semblait étouffer de frustration, de nervosité. La brise soufflait, les feuillages bruissaient, les branches échues grinçaient encore, et Fléau, toujours, geignait avec ferveur. 

- MAIS VAS-TU TE TAIRE ! lui intimai-je en me retournant vers l'abri.

La forêt entière devait l'entendre. Nous devions fuir. Nous allions être attaqués. Par sa faute. Et il n'était probablement même pas en état de se déplacer ou d'être déplacé.

- NE ME FORCE PAS A TE FAIRE TAIRE ! hurlai-je tout en franchissant à grands pas la distance qui m'en séparait.

La rage bouillonnait dans mes veines. Transfigurée, j'avais des envies de meurtre et menaçai le blessé d'une flèche. Cromax, qui avait promptement rengainé ses armes, m'attrapa les bras pour m'immobiliser.

- Arrête ça ! Quelle mouche te pique ?

- Il va nous faire tuer ! répondis-je violemment.

Il m'avait bloqué les bras, mais il suffisait de lâcher la corde pour mettre fin aux suppliques de Fléau. Il me suffisait de déplier les doigts. Juste un peu. La corde rêche allait râcler l'extrémité de mes doigts, durcie par des décennies de pratique. Je n'allais même pas le sentir. Un subtile sifflement dans l'air. Un bruit mat. Les gargouillis du sang inondant sa gorge. C'était si simple. Grisant. Un sentiment de puissance. Le goût du sang. Un sourire carnassier aux lèvres je plantai mon regard dans celui du Sindel. Nulle haine. Pas même de colère au final. Quelque chose de plus sombre me consumait. Regarde, pensai-je. Regarde.

Je lâchai ma flèche.

Il avait raffermit sa prise, me souffla d'arrêter. Il était trop tard. La flèche se planta dans un craquement écœurant dans la poitrine de Fléau, lui arrachant une dernière expiration et le tuant sur le coup. Il était mort. Un brouillard rouge me la voilà vue avant de se transformer en éblouissants points scintillants.

Cromax s'affaissa, me lâcha et posa un regard vide sur le cadavre de son ami. Confuse, je contemplai à mon tour le corps transpercé, tentant de rassembler les bribes de la rage qui m'avait habitée quelques instants plus tôt, mais elle me filait entre les doigts, persistait à m'échapper. Je n'éprouvais nul regret, ce que j'avais fait était juste. Mais la cause de ma rage, la raison de mon acte me paraissait obscure... Tout en étant sûre qu'elle n'était pas à remettre en cause. Je me sentais vide. Vide de toute raison, de toute motivation. Il avait été si bon de se laisser envahir par tant de férocité, tant de certitude. C'était si grisant.

L'elfe ferma les yeux, sans expression identifiable tant de choses semblaient tempêter en lui, avant de les rouvrir, toujours fixés sur ma victime. Lentement, il leva ses armes. Je m'attendais à ce qu'il se retourne vers moi, me bondisse dessus et à cette idée mon sang bouillonnait à nouveau. J'étais prête à en découdre. Dans un hurlement il abattit son coup furieux sur la nuque de Fléau. Une gerbe de sang nous éclaboussa. La tête de celui-ci roula à mes pieds, entraînant la chute du maudit collier avec elle. De ses yeux sans vie, il me semblait qu'il me fixait. Un frisson me parcourut l'échine.

La respiration saccadée, Cromax se retourna vers moi et planta son regard fou de colère dans le mien, que la colère avait justement déserté au profit de la perplexité et de la crainte de sa prochaine réaction. Le sang gouttait abondamment de la lame du Sindel. D'un pas, puis d'un autre il s'approcha, avec l'air de celui qui va commettre un meurtre. Comme je venais de le faire. Mais le sang froid du vrai tueur, celui qui n'y prend aucun goût.

Il se jeta sur moi avant que je n'ai le temps d'encocher une nouvelle flèche . Je ne pu l'éviter et pensai dans un éclair horrifié qu'il pouvait probablement mettre fin à mes jours dans cet élan. Ma dernière fraction de seconde de vie. Mais ce n'est pas la morsure du fer qui vint à mon contact. Ses lèvres se jetèrent sur les miennes avec fougue. Désorientée je le repoussai violemment comme je l'aurais fait s'il venait de m'attaquer et reculai avec méfiance. Rougir ? Fuir ? Gifler ? Pleurer ? Tuer ? Tout s'était enchaîné trop vite. J'avais envie de hurler. De lui crier dessus. Envie de tuer, car c'était la seule chose qui me paraissait être simple dans ce monstrueux chaos. Envie de pleurer, car il n'avait pas le droit, car il m'avait volé le souvenir du dernier baiser de Salmon, parce que je ne voulais pas, parce que ça n'avait aucun sens. Rien n'avait plus aucun sens.

Le regard fou, je fis volte-face et pris mes jambes à mon cou. Peu importait la direction tant que je quittais les lieux de ce carnage. Peu importait la nuit, peu importait les ombres. Les battements de mon cœur résonnaient avec fracas sous mon crâne. Poussée par la plus instinctive des réaction, la fuite, je ne réfléchis pas davantage et laissa l'adrénaline me donner des ailes. Il tressaillit à peine. Quelques secondes s'écoulèrent, puis il tourna son visage vers moi, les yeux gonflés et les traits tirés.

- Pourquoi ? me demanda-t-il d'une voix faible.

Il paraissait à bout de forces. Il baissa le regard vers ce qui restait de Fléau, sans même attendre de réponse.

- Il était mon ami, murmura-t-il.

J'avais la gorge nouée. De nouvelles larmes roulèrent. Je ne les retenais pas. Pour quoi faire ? Ça faisait mal. Ça faisait mal de revivre ce genre de choses. Nous avions perdu Madoka mais ça, ça c'était différent, ça c'était pire, et nulle urgence ne pouvait nous divertir de cette tragédie. Pourquoi ? Que dire. Je gardai le silence. Comme toujours. Pourquoi. Oui pourquoi ? Pourquoi devait-on toujours se faire arracher les êtres aimés ? Mon rôle dans cette tragédie n'avait pas d'importance. Ce n'était pas vraiment moi après tout. C'était pire. Pire que tout. Que dire ? Rien. Rien de ce que j'aurais pu dire n'aurait pu le réconforter. Mais avais-je vraiment l'intention de le réconforter ? Je portais moi-même un tel fardeau sur les épaules.

Et cette nuit qui n'en finissait pas... Ces nuits de trahison à Kendra Kâr, ces nuits d'errance, ces nuits seules, toutes les nuits où mes yeux ne voyaient plus et où mon cœur continuait de saigner, la fumée des cendre d'Henehar, ces nuits glacées en Nosvéris, ces nuits à errer dans des labyrinthes sans fin, toutes ces nuits où je fus abandonnée, et ces nuits où l'on m'arracha les seuls êtres que j'eu jamais aimé, toutes ces nuits sans la moindre lueur... Elles avaient fait de moi ce monstre. Un monstre que seul le sang exaltait encore. Loin des rêves. Loin des autres. La Dame seule savait... Et elle n'y était pour rien. Les temps avaient fait de moi ce que j'étais. Pas la Dame. 

Le visage de Salmon s'imposa à moi. Celui de Leldoryn. Celui d'Azazeryn. Comment tirer un trait sur le passé quand la route devant soi ne semble pas plus claire et le temps plus clément. A quoi bon. Les larmes inondaient mon visage. Et je pleurais comme une enfant. Une enfant qui aurait veillé trop longtemps et que la fatigue achevait de rompre.

 

 

La danse des âmes »

 

 

 

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