Un choc sourd me réveilla. Péniblement, je me tirai d'un songe empli de flammes, de créatures répugnantes, de la moiteur des marais et du sourire carnassier d'Oaxaca. J'étais allongée sur le dos, sur quelque chose de délicieusement confortable, qui ressemblait bien à un lit, et je n'avais pas froid. Je pris une grande et lente inspiration et profitai des derniers instants de la bénite ignorance de ceux qui émergent doucement du sommeil. Un désagréable picotement me chatouilla le flanc. Je voulu rouler sur le côté gauche pour faire passer la sensation. Une violente douleur explosa au même endroit tandis qu'une déflagration insupportable courut de l'extrémité de mes mains jusqu'à mes épaules. J'avais les poignets attachés chacun à un coin du lit par des cordes et ce brusque mouvement avait réveillé mes membres engourdis. Je serrai la mâchoire. Mes mains et mes bras allaient m'être très désagréables pendant un certain nombre de minutes mais ça allait passer. La douleur à mon flanc, elle, m'inquiéta bien plus. Je l'avais oubliée. L'entaille de Cromax. Était-ce simplement dû à mon réveil ou était-elle réellement plus douloureuse qu'auparavant ? Je me réinstallai parfaitement droite et immobile sur le lit. Maintenant que j'avais conscience d'elle, il me semblait sentir une certaine chaleur irradier de l'endroit et une certaine sensation de... gonflement. Elle n'était pourtant pas si terrible, dans mon souvenir. Elle avait dû s'infecter. Je gémis en la sentant m'élancer de nouveau. Tout me revint. L'île et ses maudits colliers, Crean, Oaxaca, le dragon, les autres porteurs de colliers et la fuite vers les marais. Je me souvins du feu de camp, mais la suite m'échappait.
J'avais désormais les yeux grand ouverts mais avais contemplé le plafond sans vraiment le voir. Contrainte à l'immobilité, je n'avais plus grand chose d'autre à faire que de me servir de ma tête. Le plafond était en bois. L'endroit était plongée dans une demi-pénombre vacillante. Il devait y avoir une bougie. Le plafond n'avait pas grand chose d'autre à m'apprendre. Un mur similaire au plafond bordait ma droite et la tête de mon lit. J'étais dans un angle. Une lueur secondaire caressait doucement le plafond à l'opposé de la pièce. En tournant légèrement la tête sur la gauche, je pu prendre la mesure de la pièce : environ deux pas de large, dont un occupé par mon lit, sur quatre pas de long. Sur le même mur que la tête du lit, mais trop éloignée pour que je puisse seulement imaginer l'atteindre un jour, était fixée une étrange pièce de métal sombre. Elle couvrait une petite partie du mur et se terminait en une sorte de vasque dans laquelle reposait une bougie en fin de vie. En dessous se trouvait un petit meuble en bois, guère plus grand qu'une table de nuit, et guère plus complet qu'une simple table. Il était manifestement fixé au sol et au mur. Ce détail ne manqua pas de me faire hausser un sourcil. Il fallait avoir rudement peur des voleurs, des individus violents ou alors craindre le roulis pour ainsi fixer un meuble... Sur le mur parallèle au lit, à l'opposé de la pièce, était clouée une parterre en bois elle aussi. Tout à côté, dans l'angle et face à la bougie, un battant de porte renforcé de barres transversales laissait filtrer une subtile lumière blanche. Elle rampait au sol, glissait au plafond et soulignait chaque imperfection des murs. Faisant un rude effort je relevai la tête et le buste pour entre-apercevoir le sol au pied du lit. La brûlure de la chair qui tire sur des tissus inachevés me confirma que ça ne valait pas la peine de tenter quoi que ce soit. La pièce était, de ce que j'en voyais, désespérément vide. Une dernière torsion de la nuque et je pu voir les anneaux de fer enchâssés dans le mur du fond auxquels étaient fixées mes cordes.
Un nouveau choc me fit tressaillir et me souleva le cœur. Ce n'était pas vraiment un choc, de fait, et il ne m'en fallu pas plus pour clarifier la situation. Je n'étais pas attachée à un lit mais une couchette, plus exactement, et ne me trouvait pas dans une cellule ou toute autre bâtisse, à proprement parler, mais dans un bâtiment que l'on pouvait qualifier de navire ou, plus communément, de bateau. Je remerciai la Dame d'avoir quelques notions dans ce domaine et de ne plus craindre le mal de mer. Cette révélation eu toutefois pour effet de me rendre l’habitacle subitement étouffant. J'avais besoin d'air. J'avais besoin de voir le ciel et de regarder au loin. Je n'étais certes plus du genre à rester clouée au bastingage, à rendre à la mer ce que la Dame m'avait permis d'ingurgiter, mais je n'étais pour autant pas insensible à la douce dance de la houle. J'avais envie de sortir, mais était-ce vraiment ce qu'il y avait de plus intelligent ? J'aurais volontiers appeler quelqu'un. Appeler à l'aide ? Qui ? M'avait-on attachée pour que je ne tombe pas de ma couchette ? J'en doutai. J'ignorais tout des occupants du navire. Je n'étais pas non plus à même de déterminer s'il voguait ou s'il était encore amarré. Résolue à ne pas faire de bourde, ne sachant s'il valait mieux me faire discrète ou me manifester, je décidai de ne rien faire du tout, pour l'instant.
Le bois jouait et tout le bâtiment grinçait dans le vent. Dans l'attente, j'écoutai le bruit de pas résonner sur le pont, le bruissement lointain des gens qui s'affairaient et les voix étouffées d'individus goguenards, échangeant de brefs rapports ou transmettant des ordres en haussant un peu le ton. Qui que fussent mes hôtes, tout me portait à croire qu'ils manœuvraient bien le navire et que la situation était sous contrôle - au moins le leur. Tout le monde était fort occupé et se souciait peu de moi. En de telles circonstances, je n'avais à priori rien à craindre à me manifester et pouvais peut-être être libérée ou au moins obtenir des informations. J'avais un lit, un luxe réservé au capitaine et au second d'ordinaire, et j'étais plutôt propre ; on me traitait avec soin, ce n'était à mon avis pas pour me malmener ensuite. Des bruits de pas dans la direction de ma cabine coupèrent court à mes pensées. On venait me voir. Je songeai un instant à faire semblant de dormir encore mais la porte s'ouvrit avant que je pusse juger l'idée intéressante.
La lumière blafarde de l'aube m'aveugla momentanément. Sur le seuil de la porte, une masse monstrueuse s'avançait. Alors que mes yeux s’accommodaient de la nouvelle luminosité, je discernai mieux mon invité : il y avait en fait deux individus, une femme et un homme.
- N'ayez crainte, ma chère. Aucun mal ne vous sera fait, si vous avez ces entraves, c'est que votre sommeil était agité mais que je ne peux sacrifier la présence d'un marin à votre chevet... fit la femme.
Elle retint toute mon attention et me mis sur mes gardes. Élancée, l'inconnue était habillée d'une longue robe noire de bonne facture et arborait des bracelets noirs d'une matière inconnue, des cicatrices au-delà de ces bracelets et un charmant tatouage noir que je devinai représentant un serpent au poignet droit. Ses mains étaient fines et délicates et sa peau avait la teinte d'un ciel chargé de cendres et de neige. Comme je levai les yeux, je croisai son regard. Ses yeux étaient d'un violet profond, tirant en cet instant sur le pourpre, et me semblaient habités d'un vide terrifiant. Son visage était aussi commun pour une elfe qu'il était beau pour une humaine mais ses lèvres, peut-être maquillée, ressortaient étonnamment. Elle les tordaient en un sourire à la fois amusé et vaguement boudeur. Je l'imaginai ravie, bien que son regard ne m'évoqua pas grand chose d'autre qu'un désert de poussière. Elle avait pourtant de beaux yeux, parés de longs cils noirs et chapeautés de sourcils bien dessinés. Dame oui elle était belle. Ses cheveux ébène étaient plus ou moins retenus en arrière mes des mèches folles lui tombaient négligemment sur le visage et sur les épaules - qu'elle avait d'ailleurs de musclées.
- Conduisez cette pauvre fille sur le pont, et prenez soin d'elle, ne brusquez pas ses mouvements.
Elle était aimable mais ne m'inspirait en cet instant que de la méfiance. Alors qu'elle s'approchait encore de moi puis dégaina une dague je me contentai de la regarder bêtement. D'un geste rapide et sûr elle trancha mes deux liens et se redressa.
- Qui êtes-vous ? demandai-je en ramenant mes bras le long du corps.
Dans le même temps, je voulu me redresser et ne pu réprimer une grimace de douleur. Il me fallut m'aider de mes coudes puis m'appuyer entièrement sur mes bras pour pouvoir me remettre sur mon séant. Je faillis lui demander ce qu'on m'avait fait mais jugea la question stupide. Il était inutile de partir du principe qu'elle me voulait du mal puisqu'elle se donnait justement du mal pour m'être agréable. Enfin assise, je pu relever un peu la chemise blanche inconnue qui me couvrait, seule, le haut du corps et admirer ma blessure. Elle était entièrement bandée de tissus bien plus propres que ceux dont je m'étais servis à l'origine et je ne souhaitai pas les défaire, pour ne pas risquer de causer des dégâts. Du bout des doigts, je palpai la zone. J'avais mal mais ce n'était pas si gonflé que ce que j'avais imaginé. Pas d'infection donc. Ou alors elle était déjà passée, comme tendait à me le faire penser la désagréable pellicule du sueur dont j'étais recouverte par endroits.
- Depuis combien de temps suis-je ici ?
Avant d'avoir eu une réponse, je fus invitée à sortir de la cabine par l'homme. Je n'en retins rien d'autre que de la barbe, des frusques en toile et de grosses mains hâlées de travailleur. Il avait peut-être les yeux clairs. D'une pogne de fer, il me tint par le bras droit et « m'aida » à me lever avant de me mener dehors, la femme sur ses talons.
Le jour venait de se lever. Le ciel virait lentement du gris au bleu clair. Des nuages menaçant étaient chassés vers l'est tandis qu'une brise fraîche soufflait dans les gréements. L'air était humide, comme souvent en mer, mais plus encore après une pluie ou à l'aube. Au vu des reflets miroitant sur les caisses et des perles scintillant sur les voiles, il ne s'agissait pas seulement de la rosée. Mes cheveux ondulaient au vent et me gênaient. D'un geste agacée je la coinçai derrière mes oreilles et émis un grognement sans équivoque en croisant les bras sur ma poitrine pour bloquer le décolleter de ma chemise. Il n'était pas vraiment adapté à la morphologie filiforme d'une elfe. Mes affaires me manquaient rudement. Des chausses m'abritaient les jambes mais ma paire de bottes n'aurait pas été de refus. A la place, j'allais nu-pieds sur le pont, comme un bon marin - que je n'étais pas. Le navire était de belle taille. Il était loin d'égaler la Mürga en volume de cale mais il était bien plus élégant et sans doute mieux taillé pour la vitesse.
Je fis un arrêt en découvrant son équipage. Des garzoks. Il y avait des humains aussi, mais surtout des garzoks. Ils étaient vêtus d'un genre d'uniforme et avaient tous une posture et un comportement assez similaires à ceux des soldats de n'importe quelle autre race. Moi qui n'en avais jamais connu que des brutes sans cervelles, je découvris à cette occasion que même sans cervelles ils pouvaient au moins être vaguement disciplinés. Ça ressemblait beaucoup à des sbires d'Oaxaca, trop, même, à mon goût. Certains marins s'échinaient à vider des poissons sur une caisse amarrée là, un peu comme au hasard, tandis que d'autres allaient et venaient silencieusement, pressés par des tâches qui me demeuraient obscures. Je fronçai les sourcils.
- Mon nom est Hrist. Votre compagnie a été disloquée et dans leur débâcle, ils vous ont abandonnée. J'ai soigné vos blessures avant de lever l'ancre, mais il faudra que j'inspecte ça de nouveau. Si par malheur et en dépit de mes soins une infection venait, vous périrez sûrement. Nous avons embarqué il y a peu. Le soleil venait à peine de se lever. Ne craignez rien, ici, personne ne vous fera rien sans mon autorisation. Maintenant, dites-moi, qui êtes-vous et pourquoi vos compagnons ont lâchement abandonné votre corps aux marais ? Leurs eaux sont avares, elles ne rendent jamais ce qu'elles trouvent.
Le marin et la dénommée Hrist me firent signe de m'installer auprès de l'un des tonneaux arrimés près du mat. Ne sachant que faire au juste, je m'installai face à la femme, mi-assise sur le bord d'un tonneau, mi-debout et simplement adossée à la chose. J'ignorais que penser de la déclaration d'Hrist. A ma grande surprise, un deuxième invité fût convié à la petite sauterie et cet invité n'était autre que le borgne rencontré devant les fourneaux du dragon. Il n'avait pas l'air en grande forme ; de multiples hématomes bariolaient son visage et toute autre zone de peau que l'on pouvait apercevoir. Des fleurs violacées, jaunes ou encore d'un vert glauque déployaient leur pétales sur la peau hâlé du personnage. Je tentai de me rappeler son nom, sans succès. Devant Oaxaca, il avait préféré la fuite en compagnie d'un Humoran tigré. Bien que grossier, et n'ayant pas brillé par son intelligence, le borgne m'attirait bien plus de confiance que notre hôtesse. Pas cruelle pour autant, celle-ci nous fit apporter deux écuelles pleines d'un brouet visuellement peu attrayant mais dont le fumet rappela à mon bon souvenir les besoins du corps. Je n'avais rien mangé de chaud depuis ce qui semblait être une éternité. Je remerciai l'homme qui m'avait apporté la soupe d'un subtile hochement de tête et entrepris de faire un sort à ma pitance dans en silence proche du sacré. Ce fut chose rapide. Rassasiée et réconfortée, je me sentis presque somnolente. Je posai l'écuelle en bois derrière moi, sur le tonneau, et en revins à nos affaires. Je n'avais rien à cacher. Que pouvais-je avoir à perdre ? Nul ne battait de croisade contre la Dame des Monts Éternels et elle me garantissait une précieuse immunité, comme me l'avait si gracieusement prouvé Oaxaca.
- Compagnie est un bien grand mot... commençai-je après m'être bruyamment raclé la gorge. Elle me semblait douloureuse et engourdie et je ne voulais pas avoir la voix de sont qui sont malades ou sont rongés par la peur. Notre rencontre fût fortuite. Je n'osai parler de ce qui s'était passé au chantier et du dragon. J'ignorais si une maladresse de ma part ne risquait pas de faire condamner le borgne. Notre présence même sur ce territoire était un très désagréable hasard.
Je décidai que ceci allait suffire en ce qui concernait l'incident des marais. Je laissai au borgne le soin de compléter à sa guise ces maigres paroles.
- En ce qui me concerne je me nomme Sinaëthin Al'Enëthan, fille de Dehethir, de l'Anorfain, et archère au service de Yuia, Reine des Monts Éternels.
J'espérai que ceci lui conviendrait tout autant et ne vis pas ce que je pouvais ajouter qui pusse être d'un quelconque intérêt pour elle. Le borgne émit un sifflement qui me parut moqueur. Je lui accordai un regard à la fois blasé et déçu et passai à autre chose. Sans doute n'était-il pas familier des coutumes de mon peuple. Hrist me regarda alors d'un étrange regard et s'approcha de mon visage, une lueur de curiosité - ou peut-être était-ce de la compassion ? - dans les yeux. Délicatement, elle caressa du bout des doigts la cicatrice qui coupait le bas de ma mâchoire et remontait légèrement sur la joue. Je frémis, un peu gênée par cette attitude. Ce n'était pas tant d'entendre son souffle ou de sentir son parfum épicé. C'était cette manière de ne pas se soucier de l'autre, le traiter comme un enfant ou une bête, que l'on examine souvent amour, sans doute, mais aussi en considérant qu'ils n'ont d'autre choix que de se plier à celui qui a le contrôle et la sagesse. Peut-être était-ce inconscient, mais elle rappelait très clairement qui avait effectivement le contrôle en cet instant, me reléguant au rôle de patiente ou de prisonnière. Une démarche maladroite pour quelqu'un qui cherchait à gagner notre confiance ou notre soutien. Je ne fis pourtant aucun mouvement de recul et gardai un visage impassible.
- Yuia semble avoir fait ce visage de ses propres mains, quel dommage que ce monde ne vous le rende ainsi.
Comme pour témoigner de sa compassion en ce qui concernait mes cicatrices, elle s'écarta et leva le visage pour me montrer la cicatrice très peu plaisante qui balafrait son menton. Je ne l'avais pas vraiment remarquée jusqu'alors.
- Les cicatrices ont le mérite de nous rappeler que le passé n'était pas qu'une suite de mauvais rêves.
Je fronçai les sourcils, un peu perplexe, et laissai couler. Il fallait que tout son être tenta d'oublier ce qui lui était arrivé pour qu'elle eu du mal à accepter la réalité. Sans doute avait-elle vécu des choses terribles, sans doute les refusait-elle d'une manière ou d'une autre. Je n'avais besoin d'aucune cicatrice pour que le passé reste bien présent à mon esprit. Peut-être craignait-elle de devenir folle si elle acceptait pleinement ses souvenirs. Qu'en savais-je. Et dans le fond, en quoi avais-je le droit de la juger ? J'avais eu des années et des années pour apprendre à prendre de la distance et accepter les épreuves et les regrets comme des choses que tout être doit affronter. Il suffisait de se concentrer sur ce qu'il y avait de beau et de bon dans ce monde pour que les cicatrices et les souvenirs perdent de leur horreur.
- Erzébeth. C'est toi qui parle de lâcheté, alors que tu nous est tombée dessus avec quoi, cent d'tes gars ? lança le borgne à l'intention de notre hôtesse.
Pour la tutoyer, il devait bien la connaître. Pour l'appeler d'un autre nom, il devait vraiment bien la connaître. Ce devait être son prénom, tandis que Hrist devait être son patronyme.
- Soixante, reprit un garzok fort bien bâti et fort bien habillé, d'un ton qui n'admettait aucune réplique. Il semblait défendre Hrist. Sans doute était-il un allié à elle, s'élevant au-delà du simple rang de soldat ou de matelot.
- Soixante, si tu veux, admit le borgne de mauvaise foi. Tout ça à cause que j't'ai volé un bateau y'a des années ?
Je me retins de faire une grimace devant son phrasé lamentable. Pas étonnant qu'il se soit moqué de mon ton solennel et de mes titres. Un voleur. Un pirate. Guère plus.
- Pas des années, corrigea le Garzok avec autant de calme et de colère en couveuse que la première fois.
- Pour moi on dirait des années... Ma bourse est pleine. S'tu veux je te le rembourse et on est quittes.
La femme daigna enfin se détourner de moi et fit face à l'importun.
- Tu me sembles bien en vie pour quelqu'un qui a subit pareil assaut de ma part. T'es tu seulement demandé pourquoi tu étais ici ? Et pourquoi les autres sont encore vivants, là bas, au loin, quelque part dans les marais ?
Je n'aurais pas mis ma main à couper que les autres fussent encore vivant. Un dragon, ça devait voler assez vite tout de même et la troupe n'était ni très rapide ni très bien organisée la dernière fois que nous nous étions vus. Depuis, le jour s'était levé et le reptile avait dû se lancer à leurs trousses. Reprenant son attitude de reine devant de pauvres bêtes, Hrist, ou Erzébeth, s'approcha du grossier personnage avec un grand calme, tandis que le grand garozk semblait bouillir intérieurement. Elle repoussa gentiment ce dernier pour qu'il n'intervienne pas et se pencha vers son prisonnier.
- Nous sommes déjà quittes, je t'ai frappé. Mais n'oublies pas quelle était ta punition, tu as libéré un de mes prisonniers, tu as été puni pour ça, toi et ton équipage. D'ailleurs... Elle lui tourna à nouveau le dos. Je te croyais mort.
Pendant ce temps, des marins s'étaient approchés de toute parte pour nous jeter un œil. Non, pour jeter un œil au borgne. A lire les expressions sur leurs visages, le voleur risquait beaucoup s'il tombait entre leurs mains. En comparaison, Hrist me semblait très conciliante et avait visiblement passé l'éponge sur l'incident. Ceci dit, si elle avait vraiment tourné la page, pourquoi l'avoir capturé - puisqu'il n'y avait pas d'autre terme. Et surtout, pourquoi m'avoir capturée - ou récupérée si elle préférait - moi. Je n'avais rien à voir dans leur histoire...
- Quel malheur t'aie-je infligé, Sirius, que tu n'ait infligé le premier...
Ah, Sirius donc. Et de la rancœur. Des sentiments peut-être ? Des regrets ? De la peine oui. J'aurais parié qu'une peine de coeur, même inavouée, venait se mêler à cette histoire de bateau volé et de voleur disparu.
- Quant à vous, Dame Sinaëthin, vous qui avez compris depuis longtemps que mon dessein suit celui de la Reine Noire, me considérez-vous actuellement comme votre ennemie ?
Elle m'avait surestimée. Rien n'était certain, jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même. Que pensais-je de la Reine Noire ? Rien de bien sympathique. Allais-je lui exposer les choses clairement ? Non. Je n'étais même plus vraiment sûre de ce que je pensais. J'avais longtemps cru bon de lutter contre Oaxaca, pour toutes les horreurs qu'elle pouvait commettre. Je m'étais battue contre elle, contre ses sbires, j'avais souffert pour cette cause. Pourtant la Dame me demeurait silencieuse, me laissant de le flou absolu. J'avais pensé que c'était le genre de chose qu'elle attendait de moi, mais peut-être m'étais-je trompée. Aujourd'hui je remarquais que sous son aile, je me retrouvais dans une position privilégiée qui me rendait d'une certaine manière intouchable par Oaxaca elle-même tant que je ne lui faisais pas front et restais neutre. Il était hors de question de me rallier à elle. Restait à déterminer si j'allais rester parfaitement neutre... Je ne pouvais décemment pas assister à des massacres sans réagir. Mais valait-il la peine que je me sacrifie au combat pour une cause pour laquelle les victimes, les humains principalement, ne daignait même pas se lever ? Lâches, beaucoup fuyaient en laissant leurs pairs périr. Et moi ? Je n'y gagnais rien d'autre que l'ignorance, et du mépris lorsque j'échouai. Le comportement des Kendrans, surtout depuis l'affaire Nimar, me laissait un goût amer en bouche. Des ingrats. Des ignares. Qui se repaissaient des malheurs des autres dans leur belle cité blanche. J'aurais préféré qu'Oaxaca laisse de côté les innocents des campagnes et s'en prenne plutôt aux déplaisants bourgeois. Mais je m'égarais. Curieux comme l'esprit peut faire des boucles et des détours à en perdre le fil. Était-elle une ennemie ? Tout dépendait...
- Quelles sont vos intentions ?
- Mes intentions... Envers le monde, ou juste envers-vous ?
Elle s'approcha de nouveau de moi, mais moins que la première fois.
- Je vous dirais bien que je mène ces orques à Oranan pour y récolter la tête de quelques hauts placés qui s'enlisent dans la médiocrité et la honte, ces sinistres penseurs et philosophes qui régissent le monde du fond de cet odieux confort, qu'ils soient amateurs de jeunes hommes ou de pucelles arrachées des campagnes pour l'occasion. Elle se redressa. Le monde est au bord d'un gouffre béant, l'immense échiquier se met en branle et en plus de semer la terreur dans les villages, mon rôle est d'abattre les hauts jusqu'à sentir sous ma botte la gorge du plus haut d'entre eux, le Roi lui même. Elle se permit un sourire à cette pensée. Tout comme vous, j'ai été mise de côté, abandonnée et j'ai connu des décennies de captivité et de souffrance. Je cherche une justice.
Elle se recula un peu, nous observant tour à tour Sirius et moi-même.
- Quant à vous, j'ai soigné vos blessures et pansés vos corps meurtris. Je n'ai pas l'intention de vous tuer. Je veux vous proposer quelque chose. Joignez-vous à moi. Sirius, mes navires manquent de Capitaines. Le Redoutable Jugement, joyau de ma flotte est l'un d'eux. Tu pourrais accomplir ton rêve, voguer sur les mers à ta guise, n'ayant de compte à rendre qu'à moi, j'ai l'équipage et les lieutenants, il ne me manque qu'un capitaine. Sinaëthin, vous n'avez pas répondu à ma question. Votre ennemie aurait-elle pris soin de soigner vos plaies ? Pensez-vous que ça soit ça, la guerre ? Une haine aveugle d'un camp à l'autre ?
Elle gratta distraitement quelque chose sur un tonneau et s'y adossa confortablement, attendant nos réactions avec un plaisir anticipé. Quelques marins s'étaient agités, un peu surpris ou mal à l'aise sans doute, à entendre Hrist proposer à Sirius, ce voleur, ce dont ils rêvaient tous, peut-être. Sans me soucier du borgne, des navires et de ces histoires de capitaines, je répondis aussitôt en ce qui me concernait.
- Non. La guerre c'est le massacre de milliers d'innocents, tout ça parce que quelques individus possédant plus de pouvoir que les autres se battent pour façonner le monde à leur image, selon leur idée de ce que le monde devrait être. Vous tentez de nous amadouer en jouant la carte de la compassion, en faisant un parallèle entre nos situations. Comme je vous l'ai déjà notre regroupement dans le marais était fortuit, peu m'importe le comportement des autres et ce qu'il sera advenus d'eux. Je ne les connaissais pas. Vous avez peut-être souffert. Nous aussi. Vous parlez de captivité, il est si facile d'oublier que c'est à vous que nous devons d'être là. Vous parlez de justice, mais c'est la vengeance qui semble vous consumer, à vos paroles. Vous avez peut-être les meilleures intentions du monde, Hrist, mais je ne saurais y prendre part.
Je fis une pause puis repris, toujours aussi calme et neutre.
- Je ne vous considérerais comme mon ennemi que si vous refusiez de me laisser libre.
Je lui laissais une jolie porte de sortie. Le borgne se mit à rire doucement. Ça n'avait rien de moqueur. Un temps avait passé et il répondait enfin à son tour.
- C'est tout un programme. Laisse-moi du temps pour réfléchir...
Un sourire serein et amusé plaqué sur le visage, il fit de s'en retourner vers les cabines.
- Tu me le permets ? J'voudrais rester seul un moment, et j'ai une de ces soifs... Ça fait une éternité que j'ai pas bu un verre...
Hrist fit signe au colosse à ses ordres de le suivre et ne s'attarda pas d'avantage sur l'attitude de Sirius. Ce devait être un genre de jeux entre eux et elle restait imperturbable.
- Vous êtes libre, ma chère. Libre de partir tout de suite tenter votre chance à la nage ou libre d'attendre que nous mouillons au prochain rivage, c'est à vous de choisir. Mais n'oubliez pas une chose, notre rencontre aussi était fortuite, mais que dit votre sentiment de justice vis-à-vis de ça. Si les rôles eussent été différents, si c'est vous qui m'aviez trouvé gisante face contre fange couverte de mouches, m'auriez-vous porté secours ? Les temps changent. Les champs de bataille noirs de soldats enragés que deux puissants jettent les uns contre les autres comme vous dite est presque révolu.
Oui, sans doute lui aurais-je porté secours, avant de savoir s'il valait mieux la laisser en vie ou non. Dans la négative, je l'aurais livrée aux autorités peut-être. Lesquelles ? Ça restait à déterminer. Ou peut-être l'aurais-je renvoyée d'où elle venait, ne souhaitant ni la condamner ni l'aider si elle représentait une menace, avec dans l'idée que les dieux feraient d'elle ce qu'ils auraient jugé bon. Elle m'épargna toute réponse. Elle s'assit face à moi et continua en me regardant droit des les yeux. Je n’aurais su dire si je la distrayais simplement, l'étonnais ou la fascinais. Quoi qu'il en soit, je ne la laissais pas indifférente, contrairement à ce voleur de borgne.
- Vous êtes libre. Comme je vous le disais, ici aucun ne vous fera de mal sans mon ordre. Une fois à proximité d'Oranan vous serez alors libre de partir avec vos affaires, mais puisque j'ai sauvé votre vie, je crois pouvoir me permettre de vous demander un service. Rien de bien terrible, rassurez-vous.
Je me méfiai du genre de service qu'elle pouvait bien me demander et craignis soudain que, ma neutralité confirmée, elle ne mit ses scrupules de côté et ne se décidât à tirer de moi tout ce qu'elle pouvait sans faire grand cas de ses belles promesses.
- Quoi donc ?
- Mon navire fait cap vers Oranan, pas directement son port mais ses alentours. Aussi, comme je peux affirmer sans risque de me tromper que vous seriez amenée à vous y rendre, je voudrais que vous fassiez parvenir un message aux autorités. Informez les que vous avez vu sur votre chemin des soldats orques marcher vers la ville par les terres.
À défaut de pouvoir contredire ce fait, puisque je n'en savais pas grand chose, je me contentai d'acquiescer d'un léger haussement d'épaules et d'un clignement des yeux. Pourquoi pas.
- Maintenant que vous êtes de nouveau parmi les vivants, accepteriez-vous que j'observe de nouveau votre blessure pour terminer les soins ?
Je jetai machinalement à coup d'oeil à mon flanc. Je pouvais m'en occuper moi-même. Toutefois, il était toujours plus facile de laisser quelqu'un d'autre faire ce genre de travail,. Je n'étais pas du genre à tourner de l'oeil à la vue du sang, il y avait bien longtemps que ça m'était passé, mais ça n'avait toujours rien d'agréable, tout comme se charcuter soi-même pour extraire les humeurs et recoudre ce qu'il y a à recoudre. Nouveau haussement d'épaules.
- Oui bien sûr.
J'ouvris la bouche, hésitant à poser une question aussi stupide et inutile, puisqu'elle pouvait me mentir, mais me décidai à la poser tout de même, par acquis de conscience.
- C'est faux, n'est-ce pas ? Vous voulez simplement que je les trompe pour que vous puissiez les prendre à revers.
- Suivez-moi, allons dans ma cabine, vous serez à l'abri des regards et bien plus à l'aise sur une couchette.
J'acquiesçai d'un signe de tête et me levai pour la suivre. Il fallait franchir une petite volée de marche pour atteindre la cabine de la dame et sa porte était encadrée de deux lanternes, éteintes à cette heure.
- Libre à vous de me croire, Sinaëthin, reprit Hrist avec un sourire, alors que nous approchions de la cabine, mais je n'ai pas l'intention d'attaquer Oranan elle même, j'ai trop peu de soldats à sacrifier. De même que les puissants guerriers Ynoriens sont difficile à mettre à bas, pour m'être entraînée avec eux, je peux vous l'assurer.
J'ignorais totalement de quoi elle parlait.
- Ils ne doivent pas savoir que je viens de la mer. C'est tout. Prendre l'armée à revers ne m'intéresse pas. Quelle différence y a-t-il entre leurs soldats et les miens ? Ils sont prêts à se battre pour ce qu'ils pensent être juste. Non, je veux m'attaquer à ceux qui sont partout mais qui laissent leurs fidèles mourir pour eux. Me trouvez-vous abjecte ? Il est difficile de voir sur votre si joli visage quelque trace de colère. Pourtant, l'expérience m'a démontré que ça serait justifié.
Elle poussai la porte de sa cabine et me fit signe d'entrer puis m'invita à m'asseoir sur la couchette. Je rentrai et attendis qu'elle referme la porte derrière elle.
- Ce n'est pas une guerre, que vous menez, mais une série assassinats.
Je parlais de ce même ton, neutre et réfléchi. Je ne savais que penser de toute ceci et préférais m'abstenir de me faire un avis. Je voulu demander si elle comptait limiter les pertes, et ne tuer aucun « innocent ». On pouvait penser qu'elle menait une croisade contre les gens puissants qui laissaient les plus démunis mourir pour eux. Quelle belle image. Quelle belle histoire. On pouvait aussi voir ça sous un angle différent, à savoir une opération menée par un agent d'Oaxaca visant purement et simplement à faire tomber les têtes de tous les dirigeants des régions administrées par les Humains pour les plonger dans le plus grand chaos et pouvoir plus facilement les reprendre en mains. Je m'abstins de tout commentaire, ignorant ce que j'allais faire le moment venu. Si j'atteignais bien Oranan. Je gardai mes pensée pour moi et attendis que Hrist s'occupât de moi. Perplexe, je réalisai qu'elle n'avait pas simplement la peau claire et une étrange apparence, mais bien tous les traits d'une Sindel. Un très léger sourire courba spasmodiquement le coin de ma bouche et disparut aussitôt. Quels étranges personnages. Loin d'être raciste, je remarquai que j'avais tout de même toujours du mal avec l'attitude et les mœurs des Sindeldi.
Elle leva les yeux au ciel.
- Quelle différence ? Vous auriez préférée que je rase la région pour récolter les deux seules têtes que je veux ?
Je m'assis sur la couchette. Elle sortit une dague à la lame doté de douces dentelures et la posa sur un petit plateau tout à côté de la couchette. Elle y avait aussi déposé des plantes et des bandages propres.
- Il faudra retirer vos effets. Je vais couper les bandages et extirper les sutures. J'ai peur que ça soit un peu douloureux mais rassurez-vous, je veillerai à ce que ça soit le plus supportable possible. Ensuite je vous ferais un nouveau bandage que vous pourrez garder plus longtemps cette fois-ci.
Elle s'accroupit alors face à moi, défit le col de sa robe qui montait bien haut et ramena quelques mèches derrière ses oreilles pour ne pas être gênée.
- Vous êtes prête ? Il y a-t-il autre que chose qu'il vous plairait de savoir ?
Il y avait bien des questions qui se posaient. Mais aucune réponse ne m'intéressait vraiment à ce moment-là. Je me contentai de jeter un œil à la chemise que je portai et baissai le menton puis relevai la chemise par-dessus ma tête avant de la poser négligemment à côté de moi. Nue jusqu'à la ceinture, j'offrais le spectacle peu plaisant d'un corps rendu maigre par les dernières épreuves. Je n'avais pour ainsi dire pas eu le temps de me refaire une santé depuis mon retour en Nirtim. Les efforts avaient fait fondre mes muscles et ma silhouette, mince par nature, était devenue inquiétante. Les os de mes côtes roulaient doucement sous ma peau blême et il n'y avait que mes épaules et mes bras pour donner l'impression d'une certaine force. Je n'avais même pas les courbes d'une poitrine pour détourner l'attention de la cicatrice renflée et étoilée qui me balafrait juste sous le cœur. Quelle horreur. Je me félicitai que personne - d'autre - n'eut jamais à me voir ainsi. Il n'y a rien de plus sincère et de plus sacré qu'une femme nue. Je n'eu aucune émotion à me dévoiler ainsi à mon hôtesse. Elle m'avait déjà soignée. Elle m'avait déjà vue. C'était elle aussi une femme. Elle connaissait les balafres. Et il n'y a que les hommes pour juger le corps des femmes. Dans un silence religieux, à défaut de complice, je la laissai faire ce qu'elle avait à faire et m'abstins de penser à ma blessure.
- Attendez, me repris-je. Du rhum. Pourrais-je avoir du rhum ?
Si Sirius pouvait boire tout son saoul et si elle était prête à me confier ses manigances et me soigner, j'imaginai qu'elle était toute aussi encline à me faire porter un peu de rhum.
- Ou ce que vous avez.
J'imaginai difficilement un navire digne de ce nom sans une bouteille de rhum mais dans le fond, un vin tourné ou tout autre breuvage bien alcoolisé allait faire l'affaire. Elle avait peut-être même bien dans sa cabine. Et puis, il allait bien falloir qu'elle désinfecte ma plaie. Hrist approcha une petite lampe à huile et la posa à côté du lit. Sa faible lueur jetait d'étranges ombres sur ma blessure tandis que l'odeur de la fumée emplissait doucement l'air confiné de la cabine.
- J'ai même mieux, répondit-elle.
Elle saisit sa besace et y chercha quelque chose tout au fond pendant quelques instants. Elle en sortit finalement une petite fiole couverte de cire rouge zébrée de traces dont l'étiquette ne risquait pas de m'apprendre grand chose puisque des tâches sombres l'avaient complètement engloutie.
- Tenez. Voici. De l'absinthe noire Shaakt. Si ça, ça ne suffit pas... Il faudra boire directement dans la lampe à huile.
J'esquissai un sourire amusé à sa plaisanterie tout en hésitant à goûter la chose. De l'absinthe, c'était une chose, de l'absinthe noire Shaakt, ça me disait encore moins. Et Dame ce qu'il y avait réellement là-dedans, que ce fut vraiment ce que la femme prétendait ou que ce fut tout autre chose. D'un geste sec, elle fit sauter le bouchon et porta la fiole à ses lèvres pour une rapide gorgée avant de me la tendre. Je scrutai son visage mais n'y décernai aucune trace de dégoût, de crainte ou de toute autre émotion douteuse. Je tendis la main droite et pris la fiole. Elle en avait bu elle-même. Par plaisir ou pour me prouver que je ne risquais rien ?
Elle s'agenouilla alors devant moi et dégaina la lame dentelée qu'elle porta à sa ceinture. Je n'eu aucune mouvement de recul et attendis patiemment tandis qu'elle s'attaquait aux bandes de tissus qui ceignaient mon abdomen. Avec une grande délicatesse, elle les fit tomber et les dégagea pour pouvoir travailler sur ma blessure. Comme elle l'inspectait, je jetai moi aussi maladroitement un oeil à ma plaie. Je réprimai un spasme lorsque je contractai malencontreusement les muscles abdominaux, tirant sur les bords de la coupure. C'était plutôt propre. Elle avait fait du bon travail et les points de coutures avaient rapproché les lèvres de l'entaille sans pour autant la fermer, ce qui aurait risquer de laisser couver une infection interne. J'émis un grognement approbateur. Les chairs avaient même commencé à cicatriser.
Il était temps de défaire les points de sutures. Comme elle approchait sa lame, et craignant que la plaie de ne se rouvre ou que la scène ne me vide les entrailles, je pris précipitamment une grande goulée de breuvage. Je cru vomir aussitôt mais il semblait que la mixture m'obstruait tant et si bien toute la gorge que je ne pu tout simplement rien recracher. Un hoquet me fit sursauter, puis une bruyante inspiration, et c'était passé. Le liquide épais au coup âpre glissa le long de ma gorge en répandant une vague de chaleur déconcertante dans mon ventre. Les vapeurs me remontèrent à la tête, manquant de peu me faire éternuer. L'espace d'un instant, j'imaginai la substance suinter de ma plaie mais me repris. C'était ridicule. Il me fallut du temps pour réaliser que l'alcool n'était pas seulement très fort, et répugnant comme une gnôle de mauvaise qualité, mais véritablement, profondément, honnêtement répugnant. Je ne voulais même pas savoir de quoi c'était fait. Ça me rappelait vaguement la vase - tant en arôme qu'en texture - et la bestiole crevée de manière générale. Pouvait-on tirer de l'alcool en faisant fermenter des cadavres ? Je craignis d'en avoir obtenu la réponse. La nausée m'avait peu à peu nouer la gorge - ou peut-être était-ce simplement le dégoût à l'idée de ce que je venais de boire. Je sentis que j'allais en avoir la chair de poule. Décidée à ne pas me laisser faire par un produit de Shaakt, je pris une deuxième gorgée, histoire d'oublier l'arrière goût laissé par la première. Un nouveau feu se répandit en moi et j'oubliai avec grand bonheur le goût affreux que cela avait.
Aussi, c'est avec le plus grand désintérêt et le plus grand calme que je laissai opérer Hrist qui, me semblait-il, avait finit de retirer tous les petites fils. Du sang coulait en maigres gouttelettes sur ma peau blafarde. C'était le même sang qui tâchait les doigts couleur de marbre de mon hôtesse. Elle se les rinça dans une petites bassine d'eau posée à ses pieds.
- Je vais appliquer de la snaria humide sur votre coupure. Je n'en ai pas assez pour la couvrir totalement mais je vais essayer de la disposer au mieux. Ça sera déjà ça.
Elle s'essuya le front d'un revers de poignet.
- Vous commencez déjà à cicatriser, mais si vous bougez trop vite ou brusquement, elle pourrait s'ouvrir encore, et refermer une déchirure sur des chairs déjà lésées ne fait pas partie de mes compétences. Il faudra vous tenir tranquille. Demandez-moi ce que vous voulez pour rendre votre voyage le plus agréable possible. Mais soyez confiante, vous êtes en bonne voie de guérison. Elle avait pris du bandage propre, prête à m'en emberlificoter dès que la snaria serait appliquée. Enfin... A l'occasion allez quand même voir un guérisseur. Soigner n'est pas ma plus grande qualité, vous en conviendrez.
Elle me gratifia d'un sourire un peu moqueur plein de bonne volonté. Je lui souris à mon tour, avec moins de conviction mais tout autant de franchise.
- Et je dirais que vos goûts en alcool sont également à revoir, rétorquai-je avec un froncement de nez écœuré et un sourire complice.
Je posai la fiole sur la petite table à côté du lit sans quitter sa cire rouge du regard.
- En avez-vous d'autre ?
Je me sentais légèrement grisée et imaginais sans mal ce qu'une ou plusieurs autres gorgées pouvaient faire de moi.
- Et à combien de jours sommes-nous d'Oranan ?
Je reportai mon regard sur elle. Si je devais bouger aussi peu que possible de mon lit, il me fallait quelque chose pour passer le temps. Passer le temps et oublier. Un instant je l'observai. Les reflets sur sa peau brillante, le fin ciselage de son visage, jusque dans ses longs cils noirs, la faisait paraître d'une grande beauté, la beauté figée et inaccessible des statues des temples. Et ses yeux améthyste. Elle n'était même pas de sang mêlé. J'en était sûre. Une pure Sindel. Plutôt jeune. Et bien loin de chez elle. Je m'abstins de tout commentaire. Quelle que fût son histoire, peu m'importait. J'en avais déjà assez entendu sur la misère du monde et les belles épopées des aventuriers plein d'espoir qui finissaient morts ou dans le camp adverse. Je baissai les yeux. Je pensais trop. Et même le sommeil ne pouvait plus me faire oublier la douleur et la peine. Il y avait si longtemps... Je n'aspirais qu'à me perdre dans l'absinthe noire des Shaakts, des jours durant, et pour aussi longtemps que ça me serait possible.
Elle sembla réfléchir, puis se décida enfin à me tendre une fiole. Celle-ci était plus grande que le contenant de l'alcool de Shaakt, recouverte d'une cire plus orangée et marquée d'une abeille stylisée gravée au couteau. J'en ouvris aussitôt le bouchon avant de porter le flacon à mon nez pour en inspirer les effluves. Du miel. Probablement de l'hydromel. Cet alcool étant sans nul doute bien plus doux que le précédent. J'avais peu de chance de goûter à l'insouciance de l'ivresse. Au moins ce nectar me rappelait-il d'agréables choses.
- Oranan n'est qu'à trois jours par beau temps. Nous prendrons un itinéraire plus long. Vous avez un peu moins d'une semaine pour reprendre vos esprits. Après vous serez disposée à vous rendre où vous voudrez.
Trois jours. Je refermai la petite bouteille et repassai délicatement ma chemise en m'efforçant de ne pas trop tirer sur ma plaie. La chose était ardue puisqu'il me fallait plus ou moins me la faire passer par dessus la tête. Je me félicitai qu'elle fut ample, et non cintrée comme les portaient les gentilshommes et leurs compagnes. J'avisai quelques livres laissés à même le sol dans un coin de la cabine. J'allais toujours pouvoir lire - si je parvenais toutefois à les ramasser par terre sans me vider de tout mon sang. Je fis donc une croix sur la lecture en renonçant à demander de l'aide à Hrist. Je n'osais même pas imaginer comment les choses allaient tourner si je devais me rendre les gréements d'aisance. Je priai donc pour que ce grand navire fût doté de lieux d'aisance plus accessibles à ma personne.
- Je vous remercie.
J'inclinai légèrement la tête et lui fis un sourire poli. J'avais hâte d'être seule. Hâte de ne plus être l'objet de tant d'attention et d'une potentielle pitié. Oui j'avais hâte d'être seule et me refusai à penser aux trois jours à venir. J'allais devenir folle, coincée dans cette cabine ou contrainte à minauder sur le pont pour ne pas me blesser. La solitude dans la petite cabine d'Hrist me semblait préférable, quoi qu'il en soit.
Bien vite, la fatigue me rattrapa et m'emmena loin de tout ceci, dans un lieu de paix et de néant. Pour la première fois depuis quelques temps, mon esprit pu enfin profiter du même repos que mon corps. Les draps défaits, j'étais parvenue à me glisser dans la couchette et m'était confortablement installée dans ce nid rudimentaire et pourtant d'un grand luxe alors.
En l'espace d'une journée, j'avais déjà perdu le fil du temps. Entre sommeil profond et somnolence, j'oubliai vite la notion de jour et de nuit, me souciant peu que ma couchette fut éclairée par la lueur du soleil ou celle d'une bougie posée à mon chevet. Je n'eu ni vraiment froid ni suffisamment chaud. On m'apporta plusieurs fois à manger et Hrist passa à plusieurs reprises mais j'étais dans un tel état de langueur que je ne daignais même plus ouvrir les yeux et la laissai sans broncher me découvrir et vérifier ma blessure lorsque ce fut nécessaire. Elle cicatrisait bien et je me rétablissais rapidement malgré mon enfermement dans une pièce exiguë et vacillante qui sentit bien vite le pot de chambre et la sueur. Ma fatigue laissa la place à une apathie sans nom telle que je n'eus même pas envie de sortir prendre l'air. À ne plus bouger de ma couchette, je me sentis finalement encore plus épuisée que je ne l'étais auparavant. J'en vins à me demander si c'était la fièvre qui me clouait au lit, le manque d'exercice ou un découragement le plus total face à ce qu'impliquait le fait de vivre.
Ce n'est qu'à la fin du troisième jour, après d'innombrables heures à patauger dans les cauchemars et l'ennui le plus profond, que je fis enfin une sortie sur le pont. Le simple fait de me lever, bien que maladroitement, et des gestes simples comme le fait de discipliner brièvement mes cheveux qui tombaient en mèches filasses, sonnaient pour moins comme de grandes victoires. Lorsque le battant claqua contre le mur et que la brise d'une fin de journée pluvieuse entra dans la chambre, j'inspirai une longue goulée et me sentis renaître. Le soleil allait bientôt se coucher mais sa chaude lumière contraste avec les nuages sombres qui s’amoncelaient au Sud. Des flaques d'or liquide paraient les planches du navire et des perles faisaient scintiller les cordages et les voiles rougies par le crépuscule. Le vent était frais et humide mais l'activité sur le bateau dégageait assez de chaleur pour me garder de le trouver désagréable. D'un pas raide, j'évitai les marins occupés et allai m'accouder au bastingage bâbord. De là, je distinguais presque les côtes au loin, ou peut-être n'étaient-ce que les nuages. Ce jour se couchait. Un autre s'était levé, bien avant, tandis que j'approchai des côtes de ce même continent, excitée de retrouver Kendra-Kâr après plusieurs années d'absence. Je lâchai un soupire. Chez soi n'était ni un lieu en particulier ni un ensemble d'individus mais un sentiment, celui d'être à sa place. Et là, accoudée au bastingage du navire d'Hrist, nimbée du soleil couchant et approchant d'Oranan, je me dis que je pouvais tout aussi bien ne pas rentrer à la Cité Blanche. En quoi y étais-je plus chez moi qu'ici même ?
Le fond de l'air fraîchit, la lumière déclina rapidement et les marins se firent plus grincheux alors qu'un nouveau quart se mettait en place. Je retournai finalement à contre-cœur dans mes quartiers, songeuse et peu enchantée par le confinement. Apaisée par la vue de la mer, revigorée par les embruns, j'étais aussi fatiguée par le vent et ne mis pas longtemps à sombrer dans un sommeil bienheureux.
Je fus réveillée par un claquement régulier et incessant qui faisait un contre-temps désagréable au bruissement perpétuel du bateau. Les marins parlaient, le bâtiment gémissait, les pièces métalliques grinçaient, quelqu'un donnait parfois de la voix pour faire respecter des ordres, mais ce bruit, non, ce bruit ne faisait pas partie de la rumeur à laquelle je m'étais habituée. Blottie dans les draps, je me tournai doucement, me retournai, dans l'espoir de retrouver le sommeil. Puis, comme le claquement régulier s'éloigna, je me dis que ça ressemblait fort au bruit de talonnettes. De cette considération, mes pensées dérivèrent jusqu'à des visions aussi futiles qu'idiotes.
Ce n'est que lorsque des cris retentirent que je réalisai que je venais de me perdre dans un rêve. Je me redressai avec un grognement et tendis l'oreille pour comprendre ce qu'il se passait. Je ne comprenais pas bien ce que braillaient les uns et les autre mais il ne semblait pas y avoir de danger. Ça ne les empêchait pas de s'activer avec frénésie. Je sentis comme une tension dans le navire et songeai qu'ils devaient être en train de modifier sa trajectoire, ou de tenter de le ralentir peut-être. Nous devions arriver. J'aurai pu attendre que quelqu'un vienne me chercher mais prendre l'air ne pouvait pas me faire de mal et je craignais, d'autre part, de ne pas pouvoir descendre à terre si les choses tournaient mal, ou tournaient mal trop tôt tout simplement. Je pouvais toujours prétendre être captive, ce qui n'était pas tout à fait faux, si un navire des autorités s'approchaient et décidait de couler le vaisseau de Hrist. Je fis donc surface sur le pont quelques instants plus tard, après m'être rendue un peu plus présentable.
Le soleil avait fait grisonner le ciel et jetait des ombres bleu foncé sur tout. Les silhouettes fantomatiques de l'équipage saillaient sur la nuit qui ne s'était pas encore tout à fait retirer de l'Ouest. A chaque battement de cœur, le paysage prenait des couleurs pour gagner le vert étrange des eaux profondes, l'anthracite des rochers couverts de coques, le rosé des premiers rayons de soleil et l'ocre de la verdure séchée par le sel. Le vent se levait après la chute de température de l'aube et divers volatiles nous survolaient, narquois, en tournoyant avec leurs fines ailes blanches, grises ou noires. Ils nous accueillaient de leur croassements moqueurs. Les récifs aussi nous attendaient et un coup d'oeil à la côte, qui n'était plus si loin, me fis remarquer que la bateau n'allait sans doute pas s'en approcher plus et se contenter de la longer jusqu'au point de débarquement. J'espérai que nous puissions nous amarrer à une jetée et oubliai vite cette gentille idée. Je finis par reconnaître mon hôtesse ; Drapée d'une longue cape noire, elle semblait lourdement chargée d'armes et sur le qui-vive. En m'approchant, je compris qu'elle n'était pas tant sur le qui-vive que profondément irritée. Ne souhaitant en rien la déranger, je m'absorbai dans la contemplation des manoeuvres de ses hommes - et garzoks - en attendant qu'elle m'adresse la parole, ou que nous arrivâmes.
L'homme de main de Hrist émergea sur le pont en traînant derrière lui ce qui devait être le borgne. Il avait l'air aussi peu frais que je l'étais à mon arrivée et semblait avoir sombré dans le même état de décrépitude - en ayant toutefois l'air d'avoir bien plus abusé de l'alcool. Il sentait fort le remugle de tout ivrogne et je me félicitai que la brute et son prisonnier s’arrêtassent à distance respectueuse.
- Et moi qui m'attendait à être égorgé dans mon sommeil... Tu dois vraiment être en manque de capitaines, en fin de compte, déclara-t-il le pirate en souriant.
Un léger froncement de sourcil passa sur le visage de la Sindel avant qu'elle ne bondisse, passant une lame sous le cou de l'effronté qui lui faisait face.
- Parce que tu crois que je ne pourrais te tuer que dans ton sommeil ?
La rage faisait battre ses tempes. Elle luttait manifestement contre l'envie de lui ouvrir la gorge. Il lui fallut quelques instants pour se maîtriser.
- On a déjà eu l'occasion de faire ça à la loyale, tu as perdu.
Elle avait baissé les yeux et ramassé sa lame.
- Rôk...
Elle fit signe à son homme de main tout en se retournant.
- Jette-moi ce déchet par dessus bord. Leste lui les jambes si le coeur t'en dit. Je ne veux plus le voir sur mon navire.
Elle se retrouva nez à nez avec moi et remarqua, de fait, ma présence. Elle afficha un sourire gêné, ou peut-être pas très convaincu, avant de désigner une chaloupe qui attendait en contrebas.
- Votre voyage touche à sa fin. Embarquez dans cette chaloupe, vous y trouverez vos effets et ceux de Sirius... Disposez-en comme bon vous semble mais n'oubliez pas notre petit accord.
Je ne su que répondre. La remercier me semblait tout à fait déplacer. Tout comme l'aurait été de faire une remarque désagréable. Je lui retournai donc un sourire forcé en inclinant très légèrement la tête. Dire quelque chose me sembla, de manière générale tout à fait inutile. Je m'approchai donc sans attendre du bastingage. Je ne jetai pas même un dernier regard au pont du navire et enjambai la rambarde de bois. Je craignis un instant de basculer dans le vide et me perdre dans la mer. Mes membres tremblaient sous ce nouvel effort et le manque d'exercice. Je fis tout de même confiance à mon corps. Il le fallait et il ne m'avait trahi. Lentement, je descendis l'échelle de corde qui surplombait l'embarcation qui m'attendait. Un marin y attendait - pas un garzok, par chance. Il me regarda descendre sans faire mine de vouloir m'aider. Dès que je fus assise, il mit les rames dans les dames et commença notre approche des côtes. Je pris grand soin de pas me retourner, bien qu'il me sembla sentir le regard de Hrist poser sur ma nuque - et peut-être pas que le sien.
Je baissai et ouvris distraitement le sac en jute à mes pieds pour voir ce que possédait le borgne. Des bottes, un tricorne, une veste, des brassards, un sabre, rien de très inhabituel pour un pirate. Il possédait aussi une bourse bien lestée et des gourdes et orbes identiques aux miennes. Elles correspondaient aux biens qui nous avaient été gracieusement accordés par Oaxaca. Sous ce bric-à-brac, une épaisse fourrure doublée de cuir couvrait le fond. Je n'avais pas spécialement pour intention de spolier le pirate de ses biens mais il n'allait sans doute plus en avoir besoin et je frissonnai. Je sortis donc sa lourde cape et la passai sur mes épaules pour m'y emmitoufler. Un bruit métallique me fis baisser les yeux sur l'étrange instrument qu'avait caché la cape : Le borgne avait en sa possession un impressionnant trident de pratiquement deux pas de long et dont le métal était sculpté de pieuvres, sirènes, coquillages et autres avatars de l'océan. Le marin face à moi le regarda d'un œil fort intéressé et je décidai de le replacer dans le sac. J'étais sur le point du rabattre la jute sur ce fabuleux trésor quand un scintillement m'arrêta. Sortie de la poche de la veste renforcée, une chevalière dorée avait roulé à mes pieds.
Pas si grande pour une main d'homme, elle était aussi sertie d'une améthyste enchanteresse. Bien qu'ostentatoire, le bijou me plaisait. Je passai la bague au majeur de ma main gauche, là où se trouvait d'ordinaire la bague de ma mère. Le violet de la bague me rappelait les yeux de Hrist. J'avais la même peau laiteuse, bien que d'un blanc plus clair et plus pur. Je songeai que la bague me serait encore mieux allée si j'avais eu les même regard couleur iris des eaux et la même chevelure noir corbeau. Je remballai le reste des affaires et passai aux miennes, dont je tirai mes cuissardes pour couvrir mes pieds nus ainsi qu'un corset en cuir que je passai par-dessus ma chemise. Je remis finalement l'amulette de Yuia, dont je n'avais pas pour habitude de me séparer, même pour dormir. Habillée de loques et de merveilles, je devais bien avoir l'air d'une pirate moi-même. Songeuse, je reportai mon attention sur la côte qui approchait, sous le regard perplexe du marin qui ramait.
Quelques instants plus tard, un brusque chambardement manque de peu nous jeter tous deux à l'eau. Je agrippai au plat-bord de la barque, lâchant la cape en laissai échapper une brève onomatopée de surprise. Une main apparut sur ma gauche, une main tannée d'homme qu'il me sembla reconnaître, suivie de près par son propriétaire qui passa les deux coudes puis bascula tout entier dans notre barque. Tombé à quatre pattes, il se releva bientôt et éclata de rire, lorgnant déjà sur le sac contenant ses effets. Dans son dos, le marin avait laissé les rames vacantes et s'était levé. J'ignorais quels ordres il avait pu recevoir et s'il comptait tuer proprement le pirate. Le cas échéant, j'aurais bien pû aider le borgne, lui sauver la peau, mais je conclus bien vite que ce n'était pas dans mon intérêt. Ce n'étaient, d'une part, pas mes affaires et, d'autre part, je n'avais aucune envie de créer un conflit avec Hrist. J'étais déjà bien assez embêtée avec le mensonge qu'elle souhait que je porte aux autorités d'Oranan. Je ne fis donc aucun mouvement, décidée à ne rien tenter pour ou contre le mal-noyé. L'homme de Hrist s'empara du rame, ce à quoi le borgne répondit par un sourire mauvais.
- Sur l'eau, contre moi, t'as pas l'ombre d'un chance, mon grand. Si j'étais toi, j'irais nager jusqu'à ma maîtresse...
Bêtement, l'homme avait suivit du regard le doigt que le pirate pointait vers le navire que l'on pouvait encore voir derrière nous. Il n'en fallut pas plus à l’intrus pour faire tourner la situation à son avantage puisqu'il eut tout le loisir de ramasser discrètement l'autre rame et de lui en asséner un grand coup derrière le crâne. Il tomba pour moitié dans l'eau et ne tenta même pas de se relever. Ou alors trop faiblement pour que je m'en aperçoive. Dans tous les cas, il était mort.
- Tout compte fait, le plus tard elle me saura vivant, le meilleur. Désolé.
Le borgne n'avait évidemment pas le moins du monde l'air désolé de ce qui venait de se passer.
- Et toi, mamzelle euh, Sinathéine, aurais-tu l'a-ma-bi-li-té de me rendre ce qui m'appartient ? Il n'y a qu'un seul voleur ici, après tout.
Il tenait toujours sa rame mais semblait peu enclin à s'en servir. Galant ? Non, il devait simplement s'attendre à ce que je lui rende ses affaires sans broncher. Calmement je ramassai la cape qui avait glissé et qui était à présent trempée. Tout en la posant sur mes genoux j'avais ramené mon arc devant moi et sortis dans le même mouvement une flèche. Il n'était pas à plus de trois pas de moi ce qui me permettait à peu près de tirer mais surtout de ne pas pouvoir manquer son coeur ou son seul oeil restant.
- Je te laisse ton trident, tes frusques et même ton or. Mais je garde cette jolie cape et cette charmante bague en ma possession en guise de dédommagement.
Je l'avais nonchalamment mis en joue. Je n'avais pas l'intention de l'abattre, je ne lui voulais rien dans le fond, mais il me semblait tout à fait approprié de recevoir une compensation pour cette mésaventure. Je ne savais pas ce qu'il serait advenu de moi si j'étais restée dans les marais mais quoi qu'il en soit je n'appréciais pas avoir quoi que ce soit à faire avec la capitaine de la Veuve des Mers. Et je n'aimais pas spécialement les pirates non plus.
- Ce me semble être une honnête affaire... achevai-je.
S'il avait un tant soit peu de jugeote ou de fibre commerciale il allait laisser couler pour cette fois. A moins que la cape ou le bijou n'eurent une valeur sentimentale, il n'y perdait pas grand chose.
- Si tu n'es pas d'accord, je peux tout aussi bien t'abattre et emporter tout ton butin. Je ne te dois rien après, rien si ce n'est des ennuis avec cette fichue Hrist peut-être.
Il m'avait semblé utile de le préciser. Pour éviter tout zèle inutile.
- Ouais, boire un coup...
Il semblait vaguement déçu de ma réponse, ou peut-être était-il lui même préoccupé par ce qui l'attendait. Il ne tenta pas de prolonger la conversation et se concentra sur sa trajectoire. Bien vite, nous arrivâmes en vue d'une crique sur laquelle il ne tarda pas à échouer l'embarcation. Le sable crissa mollement sous la coque et il sauta aussitôt à terre. Il prit sur l'épaule gauche son sac rempli de trésors et se saisit de son trident comme d'un bâton sur s'aider à avancer sur la petite plage.
- Ha ! J'avais oublié c'que ça faisait d'ramer. C'est chiant, putain ! lâcha-t-il pour lui-même.
Je sortis à mon tour, passant précautionneusement par l'avant de la barque pour sauter directement sur le sable sans passer par l'eau. Je ne voulais pas risquer de ficher en l'air les plaques de métal de mes cuissardes. Je n'avais pas d'huile pour les nettoyer et craignais qu'elles ne rouillent. Et puis, pour être honnête, je n'avais tout simplement pas envie de me mouiller. J'avais repassé la cape de fourrure sur mes épaules, mon arc en bandoulière, le carquois accroché à ma ceinture à la manière des archers d'Hidirain, et m'accrochais à la besace à mon côté, de crainte d'en perdre le contenu. Le heaume en particulier prenait une place monstrueuse. Les saillies du casque me blessaient la hanche tandis que le sac battait au rythme de mes pas mais je me refusais à le mettre pour l'instant. Je me serais sentie franchement ridicule.
Je pressai le pas et rattrapai le borgne sur la pente traîtresse qui nous menait en haut de la falaise. Des champs, des bois, des collines, à perte de vue. L'herbe haute était encore trempée de rosée et les arbres ondulaient dans le vent. Au loin, des tâches dorées maculaient certaines cimes. Elles se détachaient d'une manière singulière sur les nuages gris qui gagnaient du terrain. J'avais toujours aimé ce fascinant contraste. Même s'il annonçait la pluie. Sur notre gauche, une imposante montagne se dressait. Loin, très loin devant nous, je pouvais apercevoir d'autres sommets, engloutis par la grisaille. Si je ne m'abusais, Oranan devait se trouver quelque part sur notre droite. Des bois nous bouchaient la vue. Un sentier s'ouvrait cependant devant nous et partait dans cette direction. Des pêcheurs se rendaient peut-être parfois sur cette crique pour embarquer. Je ne voyais cependant nulle autre trace de civilisation que cette sente - qui pouvait tout aussi bien être l’œuvre de gibier. Sans plus attendre, je m'y engageai, en passant devant Sirius.
La sente traçait une courbe qui disparaissait derrière le bosquet. Je réfléchis un instant tout en marchant pour rassembler ce dont je me souvenais d'Oranan. J'ignorais à vrai dire à quelle distance nous pouvions nous en trouver et renâclai déjà à l'idée de marcher plusieurs heures voire plusieurs jours pour nous y rendre.
- Tu as une idée de la distance qui nous sépare d'Oranan ?
- J'suis pirate, pas cartographe. Mais tu sais, si t'arrêtais de faire la gueule deux minutes, peut-être que le voyage te semblerait moins long... Dis-moi plutôt... Tu faisais quoi avant qu'on te mette un collier ?
Je fis un arrêt et lâchai un soupire avant de me retourner.
- J'étais en prison, lui répondis-je avec un sourire intentionnellement forcé. J'espérais que ce genre de chose le ferait taire mais quelque part je savais déjà qu'il n'en serait rien. Et j'arrêterais peut-être de faire la gueule, comme tu dis, si tu arrêtais de me seriner de tes bavasseries, repris-je en reprenant ma route.
Nous arrivions dans le plein du virage qui devait nous faire passer au-delà du bosquet. Les pins, les chênes verts et les ronciers laissèrent place à une plaine couverte de la végétation basse des landes. On distinguait déjà des champs, plus bas, et au loin, à peut-être une demi-heure de marche, se dressait la petite cité d'Oranan. Je soupirai, d'aise cette fois-ci. Des toits d'allures improbables dépassaient des hautes murailles de pierres qui encerclaient la ville. D'impressionnants soldats caparaçonnés de cuir et armés de longs sabres allaient et venaient devant les portes Nord. Les quelques rayons de soleils se reflétaient sur les pièces de métal de leur attirail et donnaient des couleur d'or à leurs cultures, manifestement du blé. Bizarrement, il n'y avait aucun paysan dehors et les portes semblaient fermées. Inquiète, je jetai un œil alentours. Des raids de Garzoks descendaient régulièrement dans ces terres, à ce que j'avais entendu. Avec un retard, je repensai à Hrist et ses troupes à bord de la Veuve des Mers. J'ignorais encore ce que j'allais faire à ce sujet.
Je m'étais stoppée à nouveau et me remis donc en marche, accélérant le pas dans la douce pente qui devait nous mener à bon port. Le plus tôt nous serions arrivés, le mieux ce serait.
À suivre