Tout n'était alors que ténèbres. Un vent glacé faisait régulièrement claquer les voiles et les pans des manteaux, glissant ses doigts fuselés et blessants jusque sur nos chairs. Nos yeux embués de larmes semblant nous brûler s'abîmaient sur un horizon aussi incertain que ne l'étaient le ciel et la mer. D'un bleu sombre, emplit de l'avidité d'une mer qui n'aurait encore avalé nul homme, et de l'insipidité d'une terre trop souvent foulée. Le doux roulis du navire nous berçait subrepticement, nous plongeant dans un état de somnolence au sein de laquelle pointait toutefois une tension, palpitante ; l'attente. Comme de vieux avares nous la chérissions, la caressant de mille façons, comme de vieux amants nous nous en délections et tout en nous en languissant nous étreignions cette même douleur, ce désir insoutenable, dans le silence qui précède l'aube.
Je me concentrai sur le soulèvement mesuré de mes côtes et le gonflement de mes poumons. Je tentai de les visualiser, mettant de vagues ressentis sur un mécanisme que je connaissais pourtant, et imaginai jusqu'aux plus infimes parcelles de ce qui pouvait me constituer, dérivant peu à peu en moi-même, portée par les sensations, les songes, et attirée par la volupté du sommeil. D'une inspiration plus brusque que les autres je me tirai maladroitement de mes rêveries. Nous approchions. Nous arrivions.
De confuses silhouettes se dessinaient au loin, falaises empêtrées de lambeaux de brume, futaies ondulant sous la bise, mais il n'en était rien, je le savais. Un liseré flamboyant esquissa les monts de l'extrémité du continent, et sans que je n'ai eu le temps de me dévisser le coup pour en admirer toute la splendeur, une lueur déchira enfin l'éther, des confins de l'est, et nous nimba de cette froide opalescence qui ne dure que le temps d'un soupire. Des flammes livides léchant le ciel qui étaient parties à l'assaut des vaporeux nuages se traînant ici et là, le paysage se figea, puis pris doucement les teintes chaudes et timides du soleil naissant. Il ne faisait pas encore jour, pas tout à fait, mais déjà les rayons du nouveau-né nous embrassaient, et sans que j'eusse à me détourner de la scène je su que sur le visage de chaque homme et sourire venait s'épanouir. C'était l'aube d'un nouveau jour et la fin d'une longue épopée.
Alors seulement je me retournai et regardai à nouveau par-delà la proue. Nulles ténèbres ne nous guettaient plus, et les brumes luminescentes dévoilèrent les côtes, se détachant des embarcations chétives que le soleil drapait fébrilement. Elles dansaient, avec maladresse, au rythme de la houle... clapotis... Le scintillement de l'eau faisait reluire les coques d'éclats incandescents et je restai, immobile, devant tant de beauté. Les battements de mon cœur s'accélérèrent, avant de se calmer, envahis par le réconfort et l'extase qui me réchauffaient à présent. Déjà les imposants remparts nous apparaissaient, de même que les audacieuses tours de la ville, lancées en affront aux dieux par des mages, des hommes de pouvoir, des fous... Kendra Kâr.
Il y avait si longtemps... Si peu d'années, pour ce qu'était la vie des miens, et tant pourtant à mon cœur, et trop pour mes idéaux... Tant de semaines en mer, tant de mois sur des terres qui n'étaient pas les miennes... J'avais trop navigué en des eaux inconnues, et trop vu de ces autres contrées, ces autres pays et ces autres populations... Je m'y étais retrouvée, apaisée, forte d'optimisme et d'émerveillement, je m'étais ressourcée sur les terres de mes ancêtres, auprès de mes aïeuls, auprès de mon père... J'avais cru ne plus en revenir. Mais il y avait là-bas des pays, des peuples, des cultures, des conflits, comme partout ailleurs, il y avait des guerres.
Il y avait aussi des dieux, mais ces dieux-là n'étaient que des impostures, ces dieux-là avaient abandonné leurs terres ; les eurent-ils créées n'en étaient-ils pas moins indignes de toute vénération. Il y avait bien des vies entières qu'ils ne s'étaient manifestés. La nature vivait, la nature chantait encore, et son souffle je l'y ai sentis, son chant je l'en entendu et ses cris ont retenti. Mais devant les misères des peuples et la rage des combats nul n'est intervenu. Nul n'a répondu aux appels. Nul n'a guidé ses enfants... Ces dieux fussent-ils les nôtres je les aurais insulté de la même façon. Nul être quel qu'il soit ne mérite l'aveuglement de l'âme et la perte de ses fondements.
Mais là-bas je n'étais personne, là-bas je n'étais que la fille de Dehethir, j'étais la fille du marchand anobli dont les hautes sphères de la population ne faisaient qu'éloges, j'étais une beauté étrange, froissée, cependant de bonne famille, venue de régions lointaines, et en tout ceci intrigante. J'étais nouvelle. Et pourtant j'étais déjà lasse. Les mêmes préoccupations, les mêmes incompréhensions, les mêmes peines. Les mêmes douleurs. L'anonymat en plus. Nulle épaule pour épauler, nuls sourires complices pour lier, nuls souvenirs à partager... Je n'étais personne. Je n'avais personne. Il en était ainsi depuis bien des temps, les années et les luttes ayant cueilli mes amis, mais la simple possibilité de retrouver des lieux familiers et d'y siéger, éprise de nostalgie, me semblait rendre moins pénible ce manque. Je les revoyais encore.
Des pas battirent furtivement le pont ; les matelots reprenaient en hâte leur activité. Nous allions accoster. Ils affalèrent les voiles, perturbèrent un instant le roulis du navire tandis que des ordres étaient donnés et des bâillements, étouffés. Accoudée au bastingage, j’entrepris de me redresser et fis quelques étirements, les membres ankylosés par le froid et l’inactivité. Personne ne se soucia de moi, je n’étais qu’une passagère, et malgré la camaraderie qui s’était installée durant la traversée, un peu forcée par le destin qui ne nous avait pas rendu la navigation facile, il semblait à présent que je n’étais plus qu’une étrangère. Je n’étais pas matelot, je n’étais pas de leur monde, et si tôt que nous aurions accosté nos voies se sépareraient. Je ne leur lançai pas un regard, ils étaient bien trop affairés et moins bien trop préoccupée. J’espérais secrètement que rien n’aurait changé en Nirtim comme ailleurs durant ces longues années d’absence mais je me savais pourtant bien que la vie avait continué, et les gens changé. Il me tardait de retrouver Tom… J’avais tant à raconter ! J’avais de quoi animer les soirées passées à l’auberge pour des semaines…
Un choc sourd, quelques craquements, un homme bondit sur le quai, bientôt rejoint par d’autres. Ils amarrèrent le navire, firent glisser la passerelle et commencèrent le déchargement. Je n’avais pas grand-chose sur moi, guère plus qu’un gros baluchon en plus de ma sacoche. Mon père avait pourvut à tous mes besoins et je ne voyageais désormais qu’avec l’essentiel ; des vêtements, mes armes, quelques vivres impérissables, quelques bibelots… On était loin de la richesse que ramenait l’embarcation. Dans quelques heures ces merveilles se retrouveraient sur les marchés ; dans quelques heures je serais dans un bain chaud parfumé des huiles de rose que m’avait offert Dehethir. Un frisson de plaisir me secoua à cette simple idée.
Il était temps. Je posai enfin le pied sur les docks. Un vertige me saisit. Quelle impression étrange, tant de solidité et d’immobilité, j’en avais presque oublié le confort. Face à moi s’alignaient les hangars, à cette heure-ci déjà pris d’assaut par les pêcheurs, tous plongés dans l’ombre du fait de leur orientation plein sud. Aussi discrète que soulagée je me faufilai alors vers la porte ouest de la ville. J’étais de retour.
Après quelques minutes de marche je parvins devant les portes sud de la ville. Le soleil alors obstrué par les remparts jaillissait cependant entre les lourds panneaux de bois et de bronze, déroulant sous mes pas un éblouissant tapis de jour, guère plus large que l'ouverture dans les remparts mais s'étirant sur bien plus de 30 pas - déformant par la même occasion mon ombre en une longue et fine silhouette tremblotante. Quelques carrioles de marchands allaient et venaient déjà, tantôt chargées de tissus, d'épices, de viandes fumées ou encore de breloques rutilantes dont les dames et damoiseaux raffolaient terriblement. A présent je sentais moins la fraîcheur de l'aube, réchauffée par cette petite marche et la douceur du soleil sur ma peau rougie par le froid.
Après avoir fait un signe de tête en guise de salut aux gardes sans savoir s'ils m'avaient vu j'empruntai finalement la grande rue. Au coin à plusieurs dizaines de pas sur ma droite je distinguais déjà la milice, me rappelant de bons tout comme de moins bons souvenirs. J'hésitai un instant à me diriger vers elle puis bifurquer vers les écuries pour prendre des nouvelles de l'étalon que j'y avais laissé - mon tendre Ilmörö. N'imaginant pas pouvoir lui faire faire une traversée en navire telle que celle qui devait me conduire dans les terres natales de ma mère je m'étais résolue à le laisser à Kendra Kâr, donnant aux palefreniers des écuries royales tout le soin de s'en occuper. J'avais même laissé des instructions selon lesquelles j'autorisai ceux qui le souhaitaient à monter mon étalon en mon absence tant qu'ils resteraient dans l'enceinte de Kendra Kâr ou du moins dans les environs proches - et ce bien sûr sous la surveillance d'au moins un palefrenier royal. Il me tardait de le retrouver et malgré ceci il me tardait bien plus encore de prendre un bon bain chaud et de me restaurer de façon convenable. Aussi continuai-je dans la grande rue en direction de l'auberge de La Tortue Guerrière.
Percevant petit à petit quelques notes de musique, je tentai de définir leur source et de m'en approcher. J'avais toujours aimé les musiciens des rues et appréciais la touche d'enchantement qu'ils ajoutaient aux jours. Sans gêner la circulation des passants affairés je tâchai de parvenir de l'autre côté de la rue et avançai encore un peu avant d'apercevoir l'auteur de ces trilles. La mélodie, plutôt lente pour les airs usuellement joués avec des instruments à vent, était tirée d'une étrange flûte en bois par une jeune Humorane Ses frusques dans un sale un état tout autant que sa mine fatiguée achevèrent de me convaincre qu'elle n'était pas qu'une enfant jouant dans les rues mais bel et bien une mendiante. A moins qu'elle ne le feignit pour gagner quelques sous. Dans un cas comme dans l'autre je savais attribuer à une prestation sa juste valeur et choisis de me délester de 2 yus que je déposai devant la musicienne en m'accroupissant précautionneusement.
- C'est un bel instrument que tu as là, fis-je en lui adressant un doux sourire.
Je me redressai pour m'en détourner mais alors même que la jeune musicienne faisait mine de s'en aller, je réalisai que d'un mouvement adroit et rapide elle m'avait subtilisé la bourse dans laquelle je gardais ma fortune. Je m'en rendis hélas compte trop tard car déjà elle disparut, prenant une venelle. Malgré le fait que tenter de la rattraper me traversa l'esprit je me résignai rapidement ; il ne me restait guère plus qu'une dizaine de yus dans cette bourse. Je ne me retrouvai cependant point à le rue ; j'avais laissé la majeure partie de mes économies à la maison royal des dépôts et savais que Tom me ferait sans aucun souci crédit le temps que j'aille récupérer mes biens pour le payer. Aussi repris-je mon chemin, après moult soupirs exaspérés.
Trois années... Il m'avait fallut trois années pour passer à nouveau le pas de la porte en chêne massif de l'auberge de la Tortue Guerrière. En y pensant, quel curieux nom. Je ne m'y étais jamais attardée et pourtant ; mais je n'y avais jamais vraiment porté attention. A mon arrivée à Kendra Kâr depuis Cuilnen je m'émerveillais d'un rien et ceci n'était en rien plus surprenant que le reste de mes découvertes de la capitale des hommes de Nirtim. Plus tard je n'y avais plus songé, c'était devenu mon refuge, notre refuge. Nous nous y retrouvions entre habitués et c'est bientôt devenu mon second foyer ; ou plutôt mon troisième techniquement si l'on compte les futaies de l'Anorfain comme ma première demeure. D'avantage qu'un abri pour la nuit, l'auberge de la Tortue Guerrière était une institution, un mode de vie, une famille, un lieu de retrouvailles, de partage et de naissance de légendes. Bien des aventuriers en herbe y avaient trouvé le courage, les compagnons et de preux desseins pour se lancer à la découverte de ce que le monde avait à leur offrir.
Étrangement je n'étais guère émue, comme je m'y attendais, simplement soulagée. Je savais que l'auberge serait toujours là, du moins ainsi voyais-je les choses. J'y rentrai enfin, et rien ne me semblais plus banal - outre le temps durant lequel je m'étais absentée. Avais-je changé ? Il ne me semblait pas. Peut-être avais-je simplement retrouvé la force, ou plutôt la volonté de participer à la course du monde - d'un retrait désespéré était né le souffle d'un engagement nouveau. Quitte à vivre des centaines d'années - loin des miens aux mœurs qui me paraissaient si fades à présent que j'avais goûté à la turbulente animation des hommes - autant prendre ces années à cœur et les vivres comme si chacune était la dernière. Dans nos domaines rayonnants de volupté et de sérénité, en ces terres de poésie donc la guerre n'est qu'une ennuyante tragédie - que pouvait-on savoir de la beauté qu'a la fragilité de nos voisins ? Prétentieux, chahuteurs, si facilement influençables, ils avaient cependant cette ardeur, cet instinct propre aux races faibles qui rendant chaque instant plus intense.
Alors que le tintement de couverts et de rires encore fatigués me parvinrent j'entrai dans la salle principale dans laquelle s'alignaient quelques longues tables pour l'heure pratiquement vides - à part deux individus manifestement parés pour reprendre leur route, ainsi que quelques fauteuils accolé de petites consoles basses, plus près de l'âtre dans lequel le feu venait manifestement d'être allumé. Aussi y faisait-il frais à cette heure mais déjà quelques odeurs de cuisines venaient m'engourdir l'âme et me faisaient réaliser que je ne saurais profiter d'un bain chaud si je n'avais également l'estomac plein. tant pis pour mon allure dépenaillée - Tom et sa femme avaient connu bien pire de moi et peu m'importait l'avis des deux personnes attablées manifestement pressées de terminer.
Je m'approchai du comptoir et posai mon sac à mes pieds tout en me dégageant un peu de ma lourd col de fourrure et de la capuche que j'avais plus ou moins relevé pour me couper du vent.
- Sam ? appelai-je.
Un large sourire illuminait mon visage. Comme il me tardait de voir sa mine déconfite, qui serait aussitôt suivit d'une curiosité brûlante et de mille questions sur les folies du monde ! Lorsque Sam m'entendit et s'approcha de moi, c'est un air effaré et apeuré qui se peignit sur son visage. Il sembla hésiter et observa avec inquiétude les occupants de la salle. Je suivis son regard et aperçu un vieil homme bedonnant, aux yeux porcins, à la trogne abîmée par l'alcool et à l'air antipathique quitter l'auberge en hâte. Tina s'approcha à son tour et prit un air embarrassé. Son mari réagit aussitôt, m'attrapa par le bras et chuchota à mon oreille.
- Sinaë que fais-tu là ? Pourquoi es-tu revenue après tout ce temps ? Tu vas au-devant de gros ennuis.
Il prit une inspiration avant de poursuivre.
- Pars vite, reviens après la fermeture. Tu passeras par derrière Tina t'ouvrira.
Interloquée par les expressions de Sam et de Tina je songeai un instant qu'ils se riaient de moi mais devant leur attitude hésitante je déchantai rapidement et commençai à m'inquiéter.
- Mais que...
Un peu perdue et intriguée par le regard que Sam avait lancé à l'homme qui avait quitté l'auberge à mon arrivée, je me doutai que ceci ne présageait rien de bon. Je décidai alors de garder mes questions et de quitter les lieux sur l'instant, ne désirant pas attirer d'ennuis aux Timun involontairement. J'avais suffisamment expérimenté de situations aussi désagréables que déconcertantes pour ne pas souhaiter mettre ma chance à l'épreuve en faisant la timorée sans en savoir plus. Tout se brouillait dans mon esprit ; j'ignorais ce qui se passait mais mon retour semblait visiblement dangereux aux yeux de l'aubergiste. Quelque chose m'échappait, et ce quelque chose était visiblement de taille. On m'en voulait. Je ne devais pas être vue. Je n'étais plus la bienvenue. Ça n'avait aucun sens. C'était ridicule. J'avais beau réfléchir, je ne trouvai aucune logique a cette déconvenue. Dans les rues j'avais croisé bien des habitants, de toute extraction, j'avais croisé d'autres elfes, et en rien ne me différenciais-je d'eux. M'en voulait-on donc personnellement ? Mais pourquoi par la Dame en aurait-on eut après moi ?
- Si je m'étais attendue à un tel accueil... soufflai-je pour moi-même.
Prise d'un étourdissement je me précipitai hors de l'auberge.
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