Les ombres approchaient, menaçantes, silencieuses et étouffantes. De leurs griffes de ténèbres et de vide elles arrachaient les étoiles au ciel et faisait sombrer le sol sous nos pas. Je courrais pour leur fuir, l'air brûlait mes poumons. Je courrais toujours plus vite, m'épuisant dans une course inutile. Je courrais toujours mais elles se rapprochaient, comme si les distances, le monde entier se pliaient à leurs ténèbres. Elles bruissaient de mille murmures, lancinants, venimeux. Elles riaient aussi, elle savaient qu'elles me rattraperaient. Elles ne faisaient que jouer et j'étais bien peu de chose. L'univers était leur cauchemar et j'étais leur prisonnière.
- Allez-vous-en ! Je hurlais, elles riaient de plus belle. Mais j'avais un arc. Il était dans ma main. Je cherchai une flèche. J'en avais une dans l'autre main. Allez-vous en ! Laissez-moi tranquille !
Elles s'enflammèrent. Leur flamboiement m'aveugla. Elles se rapprochaient encore. Déjà elles s'accrochaient à mes mollets, à mes bras, mes cheveux. Elles me griffaient, me mordaient et se mirent à bondir sur moi.
- Lâchez-moi !
Mon hurlement s'étrangla dans ma gorge. Un choc sourd m'ébranla jusqu'au plus profond de mon être. Paniquée, je vis le sol se craqueler devant moi et s'effondrer en vastes plaques basculant dans des gouffres sans fond. Pas le temps de réfléchir. Les ombres allaient m'engloutir. Dans mon élan, je m'élançai au-dessus d'une crevasse qui s'ouvrit sous mes pieds et me jetai sur une plate-forme à l'équilibre instable. Craignant qu'elle ne s'effondre, je sautai sur une autre, manquant de peu tomber à nouveau dans les flammes qui venaient lécher la roche sous mes pas. Le ciel lui-même était incandescent et le brasier qui envahissait l'air rugissait de plus belle.
Je bondis à nouveau. Un instant, je flottai, suspendue dans les airs, entre ma plate-forme et la falaise. Je retins mon souffle. En douceur, je posai pied sur la falaise et le ciel noir et la forêt blanche de givre me laissèrent muette. Tout était immobile. Le silence régnait. Il faisait froid, très froid. Un crissement sur ma droite attira mon attention. Une biche blanche se tenait derrière un fourré de roses figées dans la glace. De ses grands yeux blanc, elle m'observait. Elle n'avait pas peur de moi. Elle n'était pas surprise. Sans bouger, sans me lâcher du regard, elle sembla ruminer quelque chose. Elle battit d'une oreille, abaissa gracieusement son long cou pour saisir une nouvelle touffe d'herbe blanchie et reprit sa posture initiale. Je n'avais plus peur. Je n'avais pas froid. Ni la faim ni la fatigue n'existaient dans cette clairière de silence.
- Non ! hurla une voix.
Je fis volte-face. Un chevalier tout de pourpre vêtu se ruait sur moi.
- Non ! Repris-je moi-même.
Dans la clairière, un vent terrible brisait les branchages, emportaient les roses et broyait ce qu'il ne pouvait emporter. Il m'attirait à lui. Je ne voulais pas qu'il m'emporte. Le bruit assourdissant de la tempête emplit tout mon esprit. Au centre de cette infernale tornade se tenait un être obscur, tout juste une silhouette, dont la voix se perdait dans ses propres maléfices. Les ténèbres mugissaient, se mêlant au vent, et annihilaient tout. Il n'y avait plus que le chaos. Le chaos personnifié. Un fléau. Il emportait ce monde et allait m'emporter avec. Dans un hurlement aux paroles que je compris pas, je m'élançai vers le cœur de la tourmente, encochai la flèche à mon arc. Je priai la Dame de m'accorder la force de percer l'ignoble magie à l’œuvre pour éliminer la vermine des dieux noirs.
L'instant d'après, le silence était retombé sur la clairière comme le suaire d'un mort. Au centre, une forme blanche, étendue, immobile. Je n'osai m'approcher. Les courbes en étaient douces. Je me mis à trembler. Mon ventre se retourna, ma vision s'étrécit et je me sentis chanceler.
Non, murmura l'homme.
Il me dépassa sans me voir. Sa crinière sombre frémit lorsqu'il s'agenouilla. J'avais fais quelque chose de terrible. J'avais tué comme pour la première fois. Le sang rougissait mes mains et dégoulinait sur mon visage. J'avais tué. J'avais tué la seule chose que l'on n'avait pas le droit de tuer. Quelque chose on fond de moi se brisa. J'avais cru tout perdre jusqu'ici, mais il m'avait resté quelque chose, une lueur dont on se drape la mémoire en soupirant d'aise. Je n'existais plus. Déjà je m'effaçais. Je basculais. Puis je sombrai.
Dans un formidable appel d'air, je me fis aspirer par le gouffre qui s'était tenu à mes côtés pendant tout ce temps. Il avait toujours été là, sans que je le vois. Alors, je le vis. Je pris conscience de son immensité, son omniprésence et sa nature : l’inexistence. Le vide. L'absence de vie, l'absence de lumière, l'absence d'espoir. Je songeai à crier, à paniquer, mais nul ne panique quand il n'a plus d'espoir. Le regard vide, je me laissai tomber. Ma chute s'accéléra. Bientôt, la vitesse me coupa le souffla, comprimant mes poumons, enserrant mon crâne d'un étau d'acier. Ma chute se stoppa net. Pendant un instant qui me sembla durer une nouvelle éternité, je sentis tout le poids de la durée de ma chute, la vitesse accumulée, la peur, le choc, me prendre au creux du ventre et m'écraser par au-dessus. Une grêle perça mes os. Une montagne s'abattit sur moi, me noyant sous sa masse. Au loin un tonnerre éclatait, flattant d'une averse salvatrice le monde qui s'étendait au-dessus de moi, au-dessus de monde monde, de ma tombe. Je l'entendais au loin, mais pas trop, parce que j'étais morte et enterrée et que les morts n'entendent pas la pluie tomber.
J'écoutai la pluie. Quelques temps. Le calme m'avait envahit. J'étais immobile. Je ne savais pas si je pouvais bouger. J'avais peur de me rendre compte que je ne le pouvais. Alors je préférais ne pas essayer. Ça pouvait faire mal aussi. Je ne voulais pas avoir mal. Pas encore. L'idée de la douleur resta en suspend à mes côté. Furtivement, elle s'insinua sous mon crâne. J'avais mal. La pression de la montagne me faisait souffrir. Subitement, je craignis qu'elle ne me fasse exploser. Un feu nouveau explosa sous mes paupières closes. Un liquide chaud coula sur mon visage. Du feu liquide se répandait dans mes veines. Affolée, je tentai de bouger. J'ouvris les yeux.
Devant moi s'étendait les brasiers d'une terre dévastée. Une armée attendait. Pas un bruit ne venait troubler la scène, sauf le crépitement des flammes. Un brasero. Un autre bruit me parvenait, distant, comme le ressac de l'eau, ou la respiration d'un géant. Un raclement. Une odeur reptilienne. Au-delà des flammes se tenait une créature. Dans un glapissement, je réalisai la nature et les dimensions irréalistes de la chose. Un dragon. Un véritable dragon aux écailles luisantes, aux griffes acérées, à la gueule béante, les deux fentes de ses pupilles dorées vrillées dans ma direction, se tenait à quelques dizaine de pas de moi. Sa démesure m'affola, ses ailes soigneusement repliées dans son dos me terrifia. Je l'imaginai nous survolant, nous chassant dans l'air chargé de cendres de l'île... Une Sindel se tenait au côté de ce dragon.
- Soyez patients... Elle ne va pas tarder.
Ce n'était pas l'île. Je n'avais pas mon arc. Je tournai la tête le côté. La douleur explosa à nouveau sous mon crâne. Je reconnu des gens, sans savoir qui ils étaient, tous attachés dos à d'épais troncs nus par des cordes, pour certaines déjà tâchées de sang. Je gémis et tentai de jeter un œil à mes propres cordes. J'étais parfaitement immobilisée. Les cordes tenaient mes poignets dans mon dos, me tordant les épaules dans une position intenable. Je n'avais plus ni mithril, ni gants, ni même mes cuissardes. Je n'avais plus même le collier de la Dame, celui qui m'avait ramené d'entre les morts et me rappelait chaque instant les conditions de ce don. Ils m'avaient tout retiré, tout sauf leur maudit collier et tout juste de quoi me vêtir...
Les cordes supportaient une partie de mon poids, oppressant tout mon être par la même occasion, mais ne m'empêchaient pas de peser toutefois lourdement sur mes genoux. Ils étaient à vif. Sur le sol rocheux, des traces de sang faisaient fois de mes souffrances. Je tentai de me redresser un peu sur mes genoux pour soulager mon ventre et mon dos des cordes et de la colonne mais un vertige me prit et je manquai de peu vomir. J'ignorais combien de temps nous étions restés ainsi, mes jambes étaient complètement engourdies. Doucement, elles se réveillèrent et je refoulai des larmes en regrettant avoir jamais essayé de bouger.
Nous étions une vingtaine, tous dans la même situation. Cromax et l'orque étaient là eux aussi. Non loin. A côté de chacun nous, un sac jeté au sol négligemment, éparpillant son contenu. Je jetai aussitôt un coup d’œil au mien : j'avais mon arc, mon carquois, mes flèches, ma robe de mithrill, mon corset, mes cuissardes... L'amulette de Yuia gisait dans la poussière, son cristal bleuté nimbé du feu du brasero. D'autres objets avaient été jetés là, assez hétéroclites mais plutôt utiles. A côté de chacun de nous se trouvaient ces quelques objets : des gourdes, un couteau, du tissu... Ça ressemblait à un nécessaire de survie. De quoi se soigner, de quoi manger. Je mis du temps à réaliser que d'autres objets avaient été laissés à nos attentions. J'avais d'abord cru qu'il avait roulé du sac d'un autre... Un heaume. Un heaume luisait près de moi. Il était du même éclat que le cristal de Yuia, et les flammes s'y reflétaient pareillement, tout en ne pouvant le traverser de leur lueur. Je n'aurais su dire s'il était de métal, de pierre, de verre ou de glace tant ses reflets contre-disaient son opacité. Sa matière était ciselée avec une grande maîtrise. Sur toute sa surface, des entrelacs couraient, se croisaient, dans un enchaînement complexe dont le sens m'échappait, tout en taquinant la limite de mes perceptions. Il était haut, élancé et revenait avec précision au niveau des pommettes. Vide, il m'évoquait la tête d'un grand rapace des contrées de Nosvéris. Un hibou. Une chouette peut-être. Un harfang. De chaque côté, une pointe en forme d'aile s'élevait. J'avais peine à définir jusque sa couleur : blanc, bleu, gris, turquoise, il me semblait même certaines fractions de seconde discerner de minuscules gemmes, comme des diamants, incrustées dans les circonvolutions de ses gravures... Il aurait pû être le heaume d'un glorieux chevalier ou celui de La Déesse en personne.
Lentement, ses volutes changeantes se tintèrent de noir. Je reportai mon attention devant moi. Là, là où un peu plus tôt se tenait un dragon et les flammes des enfers, se dressait Oaxaca. Toute ma chair se hérissa et mon visage se décomposa. Je ne l'avais jamais vue, mais elle était l'incarnation même du chaos qu'elle chérissait et auquel elle se vouait corps et âme – pour autant qu'elle en eut une. Sa peau était d'ambre, sa longue chevelure de ténèbres glissait contre son corps drapé de soie et ses lèvres bleutées étaient plissées en un terrifiant rictus. Ses yeux me transperçaient de leur lance noire alors même qu'elle ne me regardait pas. Tout son être émanait d'une puissance enivrante. Chacun de ses mouvements les plus infimes semblaient menacer de faire chanceler la réalité. De tout son être, elle m'exhortait à la rejoindre. Son attitude la rendait lascive, et j'imaginai avec crainte toutes les choses qu'elle devait inspirer aux hommes. Quelle meilleure enveloppe au chaos qu'un tel corps ? D'un battement de cils, elle pouvait déclencher des guerres. Et pourtant, tout mon être la rejetait. La plus petite particule de mon essence ne souhaitait que se soustraire à cette vision. C'était comme regarder le soleil. Il y a des choses que les mortels ne sont pas faits pour affronter... Sa voix résonna alors, mettant nos consciences au supplice.
Porteurs de chaos... Vous avez détruit ma flotte, mon chantier naval et mon île d'expérimentation avec nombres d'esclaves... N'importe quel chef militaire, comme cet imbécile de Kouschuu, vous aurait déjà tué. Mais vous m'amusez, vous semez le chaos derrière vous et j'aime ça. J'ai donc décidé de vous laisser le choix : soit vous ralliez le camp de la vie, du chaos, de la gloire et de l'honneur en rejoignant mes rangs, en tant que champion de l'un de mes treize; soit vous jouez à chat avec Sisstar et mon dragon.
- Pour éviter toute trahison future, ceux qui choisiront notre camp seront marqués au fer et recevront la bénédiction du chaos.
Précisa un homme à proximité du feu.
- Pour que la suite soit plus intéressante, reprit la maîtresse du chaos. Sachez qu'il y a vos affaires dans les sacs, ainsi qu'une poignée de yus d'or. Quelque soit votre choix, vous pourrez partir avec et même passer à l'armurerie des troupes des deux lieutenants que vous avez humiliés. Le dragon ne partira qu'au lever du soleil.
Son sourire sardonique s'étira.
- Par la Dame...
Oaxaca en personne se tenait devant nous et nous n'étions, une fois de plus, que de vulgaires pions. Du butin. Du gibier. Soit nous nous faisons siens, soit nous étions voués à être pourchasser par l'animal le plus improbable et le plus terrifiant qui eut jamais respiré en Yuimen. Je coulai un regard aux autres, guettant leur réaction, puis tentai de croiser le regard de la seule personne sur laquelle je pouvais compter, Cromax. Il nous fallait fuir ou affronter la bête. Mais si des gens se ralliaient à elle, et ce n'était pas impossible puisque nous ne connaissions pas les autres porteurs de colliers, peut-être allaient-ils tenter de nous arrêter... Et si en fin de compte nous n'avions pas le choix ? Et si, comme pour les colliers, le choix avait été fait pour nous ? Et si nous étions voué à la mort, même si nous tuions la bête ? Nul doute qu'Oaxaca ne pouvait laisser quiconque s'en prendre à son dragon sans en payer le prix. Nous avions le choix entre la mort et la survie finalement. La mort, au terme d'une terrible fuite, plus ou moins longue et douloureuse, ou l'abdication. Se soumettre au chaos. Comme je m'étais soumise aux décisions de Nilhal, il me sembla que je pouvais aussi me soumettre à la dame noire. Un vœu. Une fausse promesse. Que mes chairs brûlassent et que mon âme se brisât ! Je n'avais jamais été aussi éloignée de mon but alors que je n'avais jamais été aussi proche de ma cible. Je pouvais courir, me cacher, ou rester et me rapprocher d'Elle et de ses noirs desseins. Mais tenait-elle ses promesses ? Et si nous étions tous condamnés quoi que fût notre choix ? Quelqu'un tenta de se jouer d'elle, et mourût.
- Cromax, appelai-je doucement.
J'avais plaqué un air serein sur mon visage mais en moi c'était un flot vide de sens et emprunt de folie qui s'agitait. Il m'avait jusque là épargné ces choix. Il m'avait guidé. Il m'avait fait confiance. Il m'avait protégé. Il m'avait fait confiance... Je doutais faire le bon choix. Y avait-il seulement un bon choix ? Je ne voulais pas le trahir, je voulais m'excuser, de ce que j'avais fais, de ce que j'imaginais faire, de ce que j'allais sans doute faire... Et si Oaxaca faisait de moi son pantin, outrepassait mes choix, ma liberté, et se jouait de moi comme les colliers nous avaient influencés... Il devait m'arrêter. Je devais essayer. Alors que Cromax se tournait vers moi, un premier porteur de collier tenta sa chance. Il était loin de moi et mon esprit embrumé ne saisit qu'avec retard ce qui se passait. Il demanda à se faire détacher tout en choisissant de se rallier à Oaxaca. C'était un nain. À peine fut-il rendu à la liberté, il se saisit de celle-ci et se lança à l'assaut de Crean. Un instant plus tard, il était à terre, hurlant tandis que son corps s'arquait et se convulsait de manière effrayantes.
- Ma bonté a des limites, rappela Oaxaca.
Lorsque le dernier gémissement du nain ce fut éteint, un autre des porteurs de collier attachés à nos côtés pris la parole. Il s'agissait d'un shaakt à la stature impressionnante. Sa peau était aussi noire que devait être le cœur d'Oaxaca et une longue crinière blanche tombait sur ses épaules.
- Moi Daio Ichioama, de mon nom d’emprunt Dirzton Godeduis, ainsi que moi Michel et moi Jack, nous pensons que dans un sens nous devons te remercier Oaxaca. Tu viens de nous faire un compliment et un honneur en te présentant à nous et en nous parlant. Nous sommes donc dignes d’un intérêt vis-à-vis de toi. Nous avons déjà fait mon choix tout à l’heure afin de sauver certains de nos compagnons et nous le réitérons maintenant. Nous avons voué allégeance à Khynt et nous souhaitons devenir le champion qui le représentera.
Je l’eus pensé fou si je n'avais perçu dans sa voix ce que son discours révélait : il n'était pas seul avec lui-même. La cohabitation de plusieurs âmes dans un même corps était un procédé aussi difficile que risqué, et l'intégrité de l'ensemble des âmes s'en trouvait altérée. Dans ce cas-ci, je craingnais de plus que les âmes du shaakt ne furent de sombres démons. Il me donna des frissons. Sa voix qui en unissait plusieurs, son regard violacé ; il n'y avait rien de naturel dans cet être.
- Nous sommes des armes du chaos comme tu l’as fait remarquer, mais nous n’avons pas fini de révéler notre force comme tous ceux ici.
Il se tourna vers Cromax, dont il attira l'attention sans que je ne puisse distinguer ce qui se passait. En parallèle, deux autres personnes, puis une autre encore, furent libérées et s'enfuirent dès qu'elles le purent. Si assez de porteurs choisissaient la liberté, peut-être y avait-il un espoir... Je commençai à douter de ma décision. Comment pouvais-je imaginer me rendre à Oaxaca ? Et pourtant... Le choix semblait évident pour tout un chacun. Même le nain, qui avait agit en son âme et conscience, au risque de se faire tuer. Il nous avait été utile, puisqu'il nous avait donné un idée de ce qui nous attendait. Un comportement héroïque, soit, mais qui ne valait peut-être pas la peine. Quelle place avec l'honneur et la justice en ces lieux ? Je jetai un coup d'oeil embué autour de moi. Non. C'est dans des moments tels que celui-ci que les lâches et les justes se révèlent, mais à quoi bon condamner les lâches à la honte et les justes au sacrifice ? Pas de tour de passe-passe cette fois-ci. La fin était assurée si l'ont tentait de se jouer d'Oaxaca. Se rendre ou fuir étaient les seules options. Je reportai soudain mon attention sur le nouveau porteur qui se manifestait. Il s'agissait d'un humain, jeune et svelte, au regard vert vif et à la chevelure rousse plutôt soigneusement attachée malgré les circonstances. Même vêtu de haillons, il me semblait avoir devant moi un parfait nobliau Kendran. Il n'avait rien d'un aventurier. Je me demandai ce qu'il pouvait bien faire mêlé à l'assortiment de mercenaires et de mages qui semblaient former notre assemblée...
- Ô, maitresse des tourments et de la haine bileuse, Je suis Serpent le ménestrel et comme mon âme et ma musique, je suis éternel, énonça-t-il avec une diction impeccable. J'ai le malheur d'avoir reçu de Yuimen... Une âme forte...
Il semblait luter pour garder le contrôle de sa voix et de son maintien. Il devait être transi de peur par la situation. Je songeai un instant qu'il allait se rendre mais fus surprise par son courage, quoiqu'un peu agacée par sa mise en scène.
- Qui n'a jamais su plier... et ne pliera jamais !
Un Garzok vint alors le libérer de ses liens, non sans le gratifier d'un coup de pied dans les côtes et de commentaires moqueurs. Sans demander son reste, le ménestrel courut rejoindre les autres fuyards. Les déclarations se suivaient, sans jamais se ressembler. Vint le tour d'une Garzok, que je mis du temps identifier comme celle qui était à la tête des esclaves que nous avions, avec Cromax, libérés au village des Treize. Connaissais-je seulement son nom ?
- Vous pouvez me défaire de mes liens, je viens de prendre ma décision. J’ai choisi la liberté !
Insultée à son tour tandis que nos opposants la défaisaient de ses liens, elle se rebiffa et mit un homme à terre. Sans se presser, elle ramassa ses affaires et se dirigea ensuite vers l'est, où je remarquai au loin des tentes dont les autres libérés approchaient. Tandis qu'elle passait devait les autres porteurs sans leur accorder un regard, elle se pencha pour ramasser quelque chose puis poursuivit sa route. Choquée, je saisi avec un temps de retard qu'elle venait de ramasser l'épée de Cromax sous les yeux de celui-ci.
- Voleuse ! hurla-t-il lorsqu'il réalisa à son tour ce que la Garzok venait de faire. Traîtresse ! Détachez-moi !
Sur ma gauche, un immense Woran cuivré se rendit à son tour à Oaxaca tandis que Cromax se faisait libérer.
- Arrêtez-la ! Tuez-la !
Affolé, il avait appelé le dénommé Daïo, s'était même tourné vers moi. Avant même que je ne pusse réagir, il était libre, bondit sur ses pieds, ramassa une rapière près de son sac et se lança après elle.
- Rends-moi ça si tu tiens à ta vie. Tu n’as aucun honneur, je n’aurai aucune pitié. Lâche !
De son arme, il la menaçait. Arme pointée vers l’avant, il la défiait, prêt à l’embrocher si elle esquissait le moindre mouvement de fuite ou de prise de combat. Dans le même temps, un autre Woran, à l'allure de tigre, héla les porteurs de collier à proximité.
- Hé ! Heartless ! Kurag ! Farion ! Allez, j'vous attends et on se casse ! Bon hé, moi ce sera la liberté hein. Et les trois là aussi. Hein les gars ?
Un borgne mal rasé et couturé de cicatrice répondit aussitôt d'un ton débonnaire.
- Ouais ouais ! Vas-y, cours, on t'rejoint !
Des mercenaires, à n'en pas douter. Je me pris à me demander si tous étaient aussi puissants que Cromax et s'il valait mieux me fier à celui-ci ou tenter ma chance seule. Épuisée, j'avais eu peine à suivre les événements et, n'ayant toujours pas fais mon choix, j'étais restée attachée. Sans oser trop y songer, je craignais aussi que mes jambes ne pussent me porter et redoutai le moment où j'allais être libérée et allait avoir à me relever. C'est alors que la créature cuivrée, féline et humanoïde à la fois, s'approcha de moi.
- Tu devrais fuir, laisse cet imbécile et pense à ta vie, murmura-t-il.
Aussitôt, il s'empara de la dague d'un garde et éventra ce dernier sans un frémissement. Le sang et les entrailles se répandirent à ses pieds, alors même qu'il avait juré servir la dame noire quelques instants plus tôt. Pour appuyer son geste, il apostropha les autres gardes.
- Je suis Sirat, Fils du chaos et adoubé par Oaxaca, vous ne discuterez plus de mes décisions !
À ces mots, il se servit de la dague pour trancher mes liens et je tombai lourdement sur mes genoux, comme tout le poids porté par les cordes ne reposait plus que sur mes maigres forces. La douleur me coupa le souffle. Je luttai brièvement pour réprimer une grimace puis me détendis doucement à mesure que le monde s'effaçait. Lentement, le monde se courba et je m'enfonçai dans le moelleux et la paix de l'inconscience.
Des vagues de douleurs fluaient et refluaient, remontant de mes genoux jusqu'à mon estomac. Des voix s'exclamaient, il faisait relativement chaud, sombre aussi. Je savais que je devais me réveiller, je ne pouvais me permettre de me reposer, pas maintenant, mais la demi-conscience qui précède le réveil est si douce... Je respirais faiblement. Une inspiration plus forte qu'une autre me fit inhaler des vapeurs aussi agressives et désagréables que celle du lac, dans un genre différent.
Réveillée en sursaut, je m'étouffai à moitié, toussant et crachant pour me débarrasser de ce qui me brûlait les poumons. Hagarde, je me redressai maladroitement sur mon séant et regardai autour de moi. Assis juste à coté se tenait le Woran qui m'avait détachée un peu plus tôt. Dans sa main, une gourde dont s'échappait l'odeur forte qui avait dû me réveiller. Je n'osai trop croiser son regard, à la fois reconnaissante et gênée. Oaxaca et ses sbires demeuraient, attendaient, mais déjà la plupart des aventuriers s'en étaient allés. Avec stupéfaction, je reconnu le cadavre de la garzok près de là où se tenait plus tôt Cromax. Quant au sindel, il n'y en avait plus trace. Ma gorge se noua. Oui, la Garzok, l'épée... Il avait dû se venger. Et partir. Était-ce à cause de Fléau ? Bêtement... Bêtement j'avais pensé que nous continuerions à nous battre, ensemble. Crean ? Et Sisstar ? Il était impossible qu'il ait tout abandonné. Il devait avoir un plan, comme toujours, et je n'en faisais pas partie. Je lançai un nouveau coup d’œil au Woran. Il attendait manifestement que je fasse quelque chose. Ravalant mes sentiments et mes ambitions, je lui arrachai la gourde des mains et en pris une franche lampée. Le liquide fusa dans mon gosier et son goût si fort me fit grimacer. Bénie fut a chaleur qui se rependit ensuite en moi et le bref répit qu'elle apporta dans mes membres engourdis.
- Désolée, m'excusai-je en rendant la gourde au Woran.
La gourde était pratiquement pleine, une simple gorgée n'allait sans doute pas lui faire défaut. Avec force précautions, j'entrepris de me mettre debout. Je parvins à ne plus grimacer et me contentai de carrer la mâchoire et pincer les lèvres. Oui, une montagne avait dû s'abattre sur moi dans mon sommeil. Où Dame pouvait-on être ? Quoi qu'il en fut, je n'avais aucune intention de m'attarder. Un peu plus loin, je repérai des porteurs de collier près de ce qui devait être l'armurerie. Prenant mon courage à deux mains, je récupérai la sacoche laissée près de moi, refermant rapidement le battant pour que nul ne puisse voir les merveilles qu'il abritait.
- Merci.
Je ne me retournai même pas vers le Woran. Je devais économiser mes forces. Comment Dame allais-je m'en tirer, c'était encore un mystère... Le ciel me semblait déjà s'éclaircir. Il n'y avait pas un instant à perdre. Je me tournai vers la dame noire.
- Dame des ténèbres, prêtresse du chaos, je ne peux vous offrir ce qui ne m'appartient plus.
À ces mots, je dégageai le tissu qui faisait le col de mes haillons pour lui montrer l'amulette de Yuia.
- Ma vie et mon âme appartiennent à Yuia. Seule la déesse elle-même saurait vous confier ce que je vous refuse aujourd'hui. N'y voyez nulle offense ou opposition.
La menace d'éventuelles représailles de Yuia aurait-elle pu refroidir Oaxaca ? J'en doutais. Y avait-il un intérêt pour elle à me faire dévorer par son dragon ? J'en doutais aussi. Mais dans mon état, il me fallait bien tout tenter. Un sourire terrifiant étira le visage de la demi-déesse du chaos. De toute sa splendeur et de toute son horreur, elle m'écrasa en silence. C'est Sisstar qui brisa le silence d'une voix égale.
- Elle le sait. C'est pour ça qu'Elle m'a demandé de poser le casque de Yuia à coté de vous. Partez, maintenant.
Surprise, je tournai instinctivement le regard vers ma besace et me figeai aussitôt. Un froid pénétrant s'empara de mon être tandis que mon épaule droite me brûlait comme les glaces éternelles. Quelques mèches aussi noires que la nuit voletèrent en marge de mon champs de vision.
- Je ne suis pas une ennemie de Yuia, mère des glaces.
La voix d'Oaxaca était aussi suave et irrésistible qu'elle mettait mal à l'aise, à la manière du shaakt aux multiples âmes.
- Nilhal en vous choisissant a fait une erreur, elle ne savait pas. N'ayez crainte de mon dragon, mais ne vous trompez pas de combat. Dans cette guerre, Brytä seule remet en cause les dieux élémentaires.
Puis sa présence disparut et je la vit reprendre forme au côté des siens. Son sourire demeurait. J'étais encore stupéfaite du soutien qu'elle m'avait apportée. Elle ne souhaitait pas froisser Yuia, encore moins partir en croisade contre les dieux élémentaires comme le faisait Brytä, une entité dont seules quelques rumeurs m'avaient révélé l'existence. Pourquoi, par tous les dieux, Yuia souhait-elle la fin d'Oaxaca ? Il n'y avait aucun conflit ouvert, pas même sous-jacent, entre ces deux êtres. Yuia pouvait bien prétendre se soucier des vies de ses fidèles, quelque chose semblait tout de même m'échapper. J'aurais souhaité en comprendre davantage, savoir ce que la dame noire souhaitait. Voulait-elle seulement apporter le chaos sur Yuimen ? Ou y avait-il autre chose ? Nous savions bien peu des dieux et de leurs querelles, au final. Mais je craignais de ne me fourvoyer que plus encore si Oaxaca ou les Treize me tenaient des discours sur leurs intentions... Seule la Dame des monts éternels pouvait répondre à mes questions. Si elle guidait mes pas, dans quel but était-ce réellement ? Je ne pouvais rien exiger d'elle, mais elle ne pouvait user de moi qu'aussi longtemps que je souhaiterais vivre. Cette vie qui lui appartenait, je pouvais y mettre fin à nouveau, non pour elle, mais pour moi cette fois-ci.
Sans un mot, je m'inclinai aussi bas que me le permettaient mes courbatures - c'est à dire pas bien bas - et partis dans la même direction que les autres, vers ce qui devait être la limite de la zone où nous nous trouvions, quelle qu'elle fut. Avec un pincement au cœur, j'observai de loin les aventuriers qui se préparaient pour la fuite de leur vie. Je n'enviais pas leur sort mais ne pouvais pas les aider. Je clopinais, mais j'avançais. Je voulais simplement m'éloigner de tout ceci. Je ne voulais plus penser à l'île, aux colliers. Dans un froncement de sourcils, je constatai que je portais toujours le mien. Seule demeurait intacte la pierre rouge. Peu importait. Oaxaca ne comptait manifestement pas me porter atteinte. Ce collier devait être inoffensif désormais. Il allait me falloir le faire enlever, mais ça n'avait rien d'une priorité. Je devais prendre du repos. Rentrer à Kendra Kâr, oui, rentrer à l'auberge... Du repos, des soins... Puis je partirais pour les monts éternels. Oui. Mais d'abord, du repos. Toujours clopinant, je dépassai les autres porteurs de colliers, en train de se rassembler et de choisir des biens dans l'armurerie d'Oaxaca. Je me contentai de leur adresser un regard navré et passai ma route. Alors que je dépassais le petit groupe, l'un des mercenaires me percuta et manqua de peu me faire tomber.
- Wop, pardon, pas fait exprès.
Je me retournai et le gratifiai d'un signe. C'était le borgne. Il semblait vaguement perplexe.
- Au fait, c'est vraiment une bonne idée de se faire la malle chacun d'son côté ? J'ai l'impression que cette saloperie pourrait nous rattraper et nous décimer un par un. C'genre de bestiau, ça entend à mille lieux et ça voit encore plus loin, pas vrai ? Et j'parle pas d'son odorat... Tu crois qu'elle va nous laisser partir tout pépères après c'qu'on a fait à son port ?
Son port ? Étions-nous du côté d'Omyre ? Je ne me formalisai ni de son attitude corporelle, très désinvolte, ni de la manière dont il s'exprimait. J'avais déjà côtoyé pareil individu et savait qu'il existait bien d'autres qualités que celles propres à une éducation de bonne famille. Peu importait, dans le fond. Je coulai un regard au ménestrel. Oui, dans le fond, à l'heure de courir et de se battre, les belles paroles et l'étiquette ne servaient malheureusement plus à grand chose.
- Eh bien... J'étais sincèrement navrée. Dans l'idée, se séparer laisse plus de chance à chacun de s'en sortir puisque le dragon ne pourra pas tous vous poursuivre. D'un autre côté, rien ne dit qu'il ne pourrait pas vous avoir les uns après les autres... Une attaque massive de front me semblerait une bonne idée si je ne craignais pas que cette créature dépasse de loin nos compétences à tous. La meilleure solution me semblerait être la fuite et le camouflage, mais que faire pour échapper à une créature dont les sens sont aussi développés...
Je n'en avais pas la moindre idée et peinais à réfléchir alors que le sang battait encore douloureusement mes tempes. C'est alors que le ménestrel s'approcha. Il portait désormais sur ses épaules une splendide cape blanche qui contrastait étrangement avec le reste de sa mise du moment.
- Salutations messire et ma dame... Notre groupe et moi même faisons route vers la citée blanche de Kendra Kâr et avons entendu votre conversation. Je soutient l'idée de votre compagnon de route: six têtes pensantes et douze jambes vaillantes valent mieux qu'un vigilant borgne et qu'une courageuse boiteuse.
Il était bien ce qu'il semblait être ; féru de belles paroles, amateur de plaisanterie et un peu frileux en ce qui concernait d'éventuels dangers. Bien que pertinente, sa remarque me froissa. S'ils pensaient, borgne ou ménestrel, qu'en faisant route commune c'était à moi qu'ils rendaient service, ils se trompaient lourdement. J'allais le faire remarquer lorsque je pris conscience de la présence de deux Hiniöns à ses côtés, manifestement jumeaux. L'un d'eux, celui qui avait les cheveux les plus courts, pris la parole.
- Ce que mon ami veut vous faire comprendre, c'est qu'au vu de votre état, sœur, il est préférable pour vous d'être soutenue. Je me dois donc d'insister la proposition de notre compagnon ménestrel.
Sans y penser vraiment, je répondis dans notre propre langue.
- Et je vous sais gré de me proposer votre soutien. Je vous en remercie. Il se trouve que je souhaite rejoindre Kendra Kâr au plus vite. La route est longue et je ne doute pas de l'intérêt de former une telle équipe pour éviter pillards et autres malandrins. L'ennui demeure qu'en restant avec vous, je m'expose au dragon. Si je fais route seule, le dragon me laissera en paix. Je me contentai d'énoncer les faits, avec toute la simplicité et le pragmatisme pour lequel nous étions réputés. Quoi qu'il en soit, nous devons partir, et vite, achevai-je dans la langue des hommes.
- Ouais mais partir vers où ? Moi j'ai pas de problème avec ça, mais le jour va bientôt se lever... Comment on va pouvoir semer cette merde ?
Le borgne avait aussitôt repris la parole et poursuivit en se s'adressant clairement à moi.
- A pied, on ira pas loin, c'est vrai, et j'aimerais pas jouer à cache-cache avec ça non plus. J'dirais que si on passe par la forêt... Ouais nan, j'dis des conneries, il va nous foutre le feu... Bordel, personne a un plan du coin ?
Échauffé, il but une gorgée d'une gourde sortie de sa besace, et à sa moue à peine perceptible je compris qu'il s'agissait d'alcool. Nous avions tous la même gourde, avec le même breuvage.
- Et par les eaux ?
C'était la femme rousse qui accompagnait le ménestrel qui s'était décidée à entrer dans la conversation.
- On ne peut pas nous sentir, dans l’eau. On peut plus difficilement nous voir, aussi. On pourrait se hâter de rejoindre le fleuve qu’il y a si je me souviens bien au Sud-Est, le remonter vers Mertar en se cramponnant aux berges. On doit peut-être même réussir à se dégoter une barque à mettre à l’envers au dessus de nos têtes, ou des branchages ou… n’importe quoi d’autre qui pourrait nous cacher. Après, j’aurais de quoi nous réchauffer un peu dans l’eau, et nous mettre au sec une fois dehors, avec ma magie, dès qu’on aura quitté le territoire d’Oaxaca. ÀMertar, on serait un minimum protégé, on pourrait se reposer et repartir d’un meilleur pied. Mmm ?
Avant que je pusse répondre, le ménestrel leva un doigt, indiqua une tente et commença à marcher dans sa direction tout en parlant.
- Toute armée se doit de posséder une carte ! Avec un peu de chance on pourra même en obtenir une stratégique... avec les points chaud à éviter. Profitons que les gradés soit à la sauterie d'Oaxaca. L'idée de passer par le fleuve est bonne mais... Si j'étais dirigeant d'une armée, et qu'un cours d'eau traversait mes terres, j'en prendrais le contrôle. Mes avis que la berge doit être contrôlée par quelques camps ou tours d'observations.
Il entra dans la tente et reparut peu après, une carte sous le bras. Il nous l'exposa alors avec satisfaction.
- On ne va quand même pas passer par les montagnes ! s'exclama le ménestrel. Depheline enfin... et tout ça le cul dans l'eau !? C'est plusieurs kilomètres qui nous sépares d'une cité Thorkin. En plus je ne connais pas ce peuple mais mes avis qu'il renverront sans poser de question, la bande de loqueteux, trempés, sale et venant des terres d'Oaxaca, que nous somme à la catapulte.
Depheline était donc le nom de l'humaine.
- Vous souhaitez vous rendre à Mertar ? leur demandai-je.
J'ignorais bien ce qu'ils avaient pour projets mais se diriger vers les monts et s'y risquer ne me semblait pas une brillante idée. Après un regard à la carte, ma route me sembla toute tracée.
- En ce qui me concerne, je pars pour Oranan. C'est la ville alliée la plus proche. Si quelqu'un veut me suivre... Eh bien il est le bienvenu. Et j'imagine que ce ne serait pas une si mauvaise idée compte tenu de ce qui va se lancer à vos trousses dès les premières lueurs de l'aube... Je plantai mon regard dans celui de l'hiniön qui m'avait parlé un peu plus tôt. Le fleuve vous rincera de toute odeur, la forêt vous abritera et le vent de la côte devrait empêcher la créature de vous repérer trop facilement et avec un peu de chance il pourrait bien pleuvoir. Oranan est une ville fortifiée et bien défendue, ce me semble être une destination intelligente.
L'heure tournait et ils avaient intérêt à se dépêcher. Je fis donc mine de me détourner et partir pour initier le mouvement. C'était le moment ou jamais. Et s'ils restaient sur place, ma foi, ça allait faire de beaux cadavres carbonisés et ça n'allait pas être mon affaire.
- Tu es amoureux mon ami ? entendis-je le ménestrel lancer.
- Ce n'est ni l'endroit, ni le moment Serpent...répondit l'hiniön qui m'avait parlé.
Je chassai rapidement l'elfe de mes pensées.
- Héhéhé hola... Si l'on ne peut plus s'amuser avant de mourir.
Il enroula et rangea prestement la carte.
- Allez, En route pour Oranan ! Puisse Rana nous faire pousser des ailes.
- C’est bon pour moi aussi, allons y, donc, confirma Depheline. Finalement, ça sera bien mieux, vous avez bien raison.
- Si j'ai bien compris, on a qu'les marais et l'fleuve, c'est ça ? Longer la côte, ça prendrait trop de temps et ça sent l'idée foireuse... Mais le fleuve, c'est pile ou face. On s'ra à contre-courant, mais si on arrive à masquer nos traces, on s'en sortira ptèt vivants.
Le borgne n'était pas contre le fait de prendre la direction d'Oranan mais n'avait pas l'air certain de la voie à emprunter et pas spécialement inquiet du ciel qui grisait déjà. Ses jurons, pourtant, trahissaient déjà une certaine tension.
- Je pars devant, lançai-je sans me retourner, en haussant la voix pour me faire entendre. Je n'irai pas vite et risque de vous ralentir...
J'avais la gorge nouée. Passer par la rivière semblait la meilleure option mais déjà je redoutais le pénible trajet dans l'eau glacée. Ce n'allait être ni la première fois ni la dernière, à n'en pas douter, mais cette perspective me plongea dans une humeur bien sombre tandis que je m'éloignai du camp en me guidant aux étoiles.
- Dans cette direction, fis-je en levant le bras pour indiquer le Sud-Ouest. Suivez cette direction et vous me trouverez bien vite.
Ce n'était pas le moment de se perdre. Et si l'on se séparait, ma foi peu importait. Ce n'était pas moi qu'un dragon allait pourchasser...
À peine sortie du cercle de lueur du camp, je compris que je n'avais pas intérêt à trop avancer seule. Épuisée, je peinais à marcher sans vaciller tant tout mon corps me faisait souffrir. Autour du camp s'étendait une vaste étendue de buissons, d'arbres aux silhouettes torturées et de roches éparpillées. Je soupirai en constatant que nous éloigner d'Oaxaca, de Sisstar et du dragon allait s'avérer plus difficile que prévu. La nuit rendait la scène qui s'étendait devant moi bien sinistre. Je mis un temps avant d'identifier la désagréable odeur qui m’écœurait depuis que j'avais approché : la mort. Le doux parfum de la putréfaction. Un haut-le-cœur me fit frémir mais je n'avais rien dans le ventre et l'expérience s'en trouva d'autant plus déplaisante. J'avais faim. J'avais soif. Je m'étais finalement arrêtée. Autour de moi les insectes bourdonnaient : mouches, moucherons, moustiques, et autres nuisibles. Une piqûre au bras me fit vivement réagir mais j'avais déjà abandonné l'idée de tenter de me débarrasser de toutes ces bestioles. Il aurait fallut de la fumée. Le grincement des branches dans la brise se mêlait à d'étrange bruits de succions qui me firent penser que par endroit le terrain devait être particulièrement détrempé. Rien d'étonnant avec la pluie que vous avions eu un peu plus tôt. Mes haillons m’irritaient. Les bruissements de la nuit m'irritaient. Toute cette foutue aventure et cette foutue situation m'irritaient. Fourbue et craignant de me perdre moi-même dans le bourbier qui s'étendait là je décidai de m'arrêter. Je n'étais pas allée bien loin, une centaine de pas hors du camp environ.
Le ciel s'éclaircissait inexorablement et Serpent et Depheline n'allait sans doute pas tarder à me rejoindre, ils devaient être non loin derrière moi. En attendant, je décidai de rassembler quelques brindilles pas trop humides et fis un maigre bûcher. J'avais posé le sac et mon arc à côté de moi et m'agenouillai dans l'herbe humide. Renonçant à limiter mes douleurs je sortis rapidement du sac briquet et amadou que j'avais aperçu plus tôt. Maladroitement, je finis par en tirer des étincelles qui enflammèrent le fagot. Mon feu de camp n'avait rien de bien convaincant mais il apportait de la lumière pour guider les autres, un peu de chaleur pour me réconforter et assez de fumer pour dissuader les insectes de trop s'approcher au risque de se faire enfumer ou carboniser. Je m'assis alors devant ce feu, m'adossant à une vieille souche à l'écorce irrégulière. Des cheveux s'étaient collé à mon visage par la transpiration et celle-ci me donnait à présent froid. Je pris un pan de ce qui me servait vaguement de toge et m'essuya le visage avec. Agacée par mes cheveux, je relevai les bras pour commencer à les tresser lorsqu'une douleur me perça le flanc. Je baissai aussitôt les bras en grimaçant. J'en avais oublié la délicate attention de Cromax. Il ne me semblait pas avoir quoi que ce soit de cassé mais j'avais effectivement une plaie ouverte qu'il me fallait panser. Je remis donc le nez dans la besace pour en explorer le contenu. J'en sortis rapidement ma robe de mithril, mon heaume à tête de félin en acier blanc, mes cuissardes, mon bouclier de poignet, ma bague de la milice Kendranne et compris pourquoi il me pesait tant. Outre la gourde d'alcool Garzok, le briquet et l'amadou, le sac contenait également une bourse fort replète de pièces, des paquets sentant la viande séchée, une gourde d'eau, un rouleau de tissu propre, un couteau, une écuelle, deux autres gourdes au contenu inconnu et deux petites orbes ambrées dont j'ignorais l'utilité. Je rangeai l'essentiel, ne gardant que les cuissardes, la bague, l'alcool, la nourriture et l'eau. Je constatai avec surprise qu'il restait le heaume en forme de tête de harfang, que j'avais sorti sans y penser qui était posé à côté du feu. Les flammes couraient sur sa surface lisse et brillante, mettant en valeur ses gravures et la précision de son moulage. Se pouvait-il que pareille chose fut travaillée au marteau ? Ce me semblait impossible. Parmi les entrelacs, il me sembla reconnaître des éléments familiers. Je n'avais pas le temps d'y songer. Je me rembrunis et ramassai le heaume dans le sac.
- Un aiguille... pensai-je tout haut.
À la lueur du feu je pu admirer le beau souvenir que m'avait laissé le Sindel et songeai qu'il m'aurait fallu recoudre ça. J'avais relevé ma tunique suffisamment pour dégager mes côtes sur le côté gauche. La blessure filait de l'os à l'avant de mon bassin jusqu'à la mi-hauteur des côtes. Elle faisait bien quinze pouces. Elle ne saignait plus vraiment, le sang s'était solidifié, mais les lèvres étaient assez écartées et risquaient de me laisser une cicatrice assez laide.
- Comme si je n'en avais pas assez...
Continuant à marmonner, je débouchai la gourde d'alcool Garzok et en fis couler un filet sur mon flanc. Le breuvage était presque plus facile à supporter sur une plaie récente que dans l'estomac. Puisque je ne pouvais la recoudre, et qu'elle était fort mal située, je dû dérouler tout le bandage en faisant de multiple tour de mon abdomen pour pouvoir entièrement la couvrir. Ceci fait, je rabattis vite ma tunique pour ne pas être surprise par mes compagnons. Puisque nous allions avoir à marcher, j'échangeai aussi les chausses en tissus du camp contre mes cuissarde. Quoique légèrement gênante, elles me permettaient d'avoir les pieds au sec et de ne pas craindre les morsures de serpent notamment. Je remis aussi la bague, sans trop y penser. Je m'étais habituée à elle depuis le temps, bien qu'elle n'eût plus grande signification. Je bu aussi de longues goulées d'eau pour étancher ma soif, puis une brève goulée d'alcool, pour m'oublier un peu et me réchauffer tandis que la nuit pâlissait.